« Baal (1919) », de Bertolt Brecht, Théâtre national de Bretagne à Rennes

Baal © Brigitte Enguérand

Un poème plein de frénésie et de fureur

Par Jean‑François Picaut
Les Trois Coups

Pour sa nouvelle mise en scène au Théâtre national de Bretagne, où elle est artiste associée, Christine Letailleur a opté pour le jeune Brecht. Dans une atmosphère souvent crépusculaire, c’est un long poème barbare qu’elle nous offre.

Baal est la première pièce de Brecht, écrite en 1918, remaniée dès 1919. C’est la version élue par Christine Letailleur, et à maintes reprises réécrite jusqu’au milieu des années 1950. La metteuse en scène a choisi la traduction d’Éloi Recoing, spécialiste de théâtre et traducteur de Brecht, Kleist, Wedekind, de préférence à celle, plus ancienne, d’Eugène Guillevic.

La langue de Brecht, revue par Recoing, est âpre, rugueuse, sensuelle et violente. Elle souligne bien ce que doit à Rimbaud (et peut-être à la vie de Brecht lui-même) ce texte d’un jeune poète sorti meurtri de la guerre et qui exècre la bourgeoisie et ses petitesses.

Cette révolte tient de l’anarchie la plus radicale et d’un culte païen de la nature cosmique et sexuelle. Ainsi, le passage des saisons est‑il soigneusement marqué, l’attention portée aux vents, aux ciels est permanente, et la référence au grand mythe de la forêt, espace de la liberté originelle, est récurrente. Pour autant, la question sociale, nœud de l’œuvre ultérieure de Brecht, est loin d’être absente.

Une mise en scène somptueuse

Baal est un long poème tragique (deux heures trente, tout de même, et quelques longueurs, il faut l’avouer) dont la noirceur ne se dément pas d’un bout à l’autre de la pièce. Christine Letailleur, fidèle à ses choix constants, a pris le parti de le présenter le plus souvent dans la pénombre. Elle joue avec une adresse diabolique des lumières et des ombres, de la vidéo, d’un décor stylisé dans lequel les corps nus ou habillés se meuvent comme dans une chorégraphie. L’ensemble est somptueux et relève du grand art.

On commence, ou presque, par de la satire féroce. On est quasiment chez Guignol dans ce salon bourgeois où les protagonistes ont une gestuelle artificielle, stéréotypée et où se joue une scène renouvelée de celle du sonnet dans les Femmes savantes. Pour louer un poème que vient de lire Baal, on le compare à Rilke, à Wedekind, à Verlaine et, curieusement, au symboliste Verhaeren ! L’idole ne va pas tarder à tomber de son piédestal quand Baal renvoie à son néant le poème d’une des invitées. Baal éclate alors : « Vous êtes des porcs et ça me plaît. Croyez-moi, c’est encore la meilleure partie de vous-même ».

Cette révolte à la fois adolescente et existentielle de Baal, c’est Stanislas Nordey qui la porte avec panache tout au long de la pièce. Belle performance : il semble ne jamais quitter le plateau. Baal, ce « grand seigneur méchant homme », comme dit Sganarelle de Don Juan, est un séducteur sans foi ni loi qui n’est jamais aussi dangereux que quand il fait le doux. Suborneur de l’innocence juvénile (Joanna), mauvais fils, mauvais père (Sophie) et mauvais ami (il finit par tuer son ami et amant Eckart parce qu’il vient de faire l’amour avec une serveuse prostituée qu’il n’entend pas partager !), voleur, Baal devrait inspirer l’horreur. Et malgré tout il séduit : « Tu es laid mais je t’aime », lui dit un personnage.

Un tel antihéros, omniprésent de surcroît, écrase évidemment une distribution. La modestie de Stanislas Nordey et la subtile direction de Christine Letailleur font pourtant que les autres interprètes sont loin d’être réduits à de simples utilités. Chacun(e), touche par touche, compose le tableau final et contribue à sa réussite.

On peut récuser le nihilisme iconoclaste et irrévérencieux de la pièce. On peut sourire de la figure au romantisme un peu morbide de l’écrivain maudit. On ne peut être insensible au souffle poétique de la langue de Brecht dans ce Baal (1919). On sera séduit par la mise en scène puissante et sobre, à sa façon, de Christine Letailleur, et par la performance de Stanislas Nordey. 

Jean‑François Picaut

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Baal (1919), de Bertolt Brecht

Traduction : Éloi Recoing

Mise en scène : Christine Letailleur

Avec : Youssouf Abi‑Ayad, Clément Barthelet, Fanny Blondeau, Philippe Cherdel, Vincent Dissez, Valentine Gérard, Manuel Garcie‑Kilian, Emma Liégeois, Stanislas Nordey, Karine Piveteau, Richard Sammut

Assistante à la mise en scène : Stéphanie Cosserat

Scénographie : Emmanuel Clolus et Christine Letailleur

Lumière : Stéphane Colin

Son et musiques originales : Manu Léonard

Vidéo : Stéphane Pougnand

Assistanat à la dramaturgie : Ophélia Pishkar

Production déléguée : Théâtre national de Bretagne à Rennes

Coproduction : Fabrik Théâtre, Cie Christine Letailleur, Théâtre national de Strasbourg, la Colline, Théâtre de la Ville (Paris)

Photo : © Brigitte Enguérand

Théâtre national de Bretagne • salle Vilar • 1, rue Saint‑Hélier • 35000 Rennes

Réservations : 02 99 31 12 31

www.t-n-b.fr

Du mercredi 21 au vendredi 31 mars 2017 à 20 heures

Durée : 2 h 30

26,5 € | 17 € | 13 € | 11 €