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Cycle Léna d’Azy, Théâtre de l’Union, Limoges

Radio-Daisy © Léna-d’Azy

Magic Box !

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Sculptant l’absence pour invoquer nos mémoires et nos sensations, Cécile Léna nous invite à un voyage dont la douceur et la singularité renouvellent la place du spectateur. Une expérience magique, à ne rater sous aucun prétexte ! Gros coup de cœur !

Sur un post-it griffonné par un spectateur, on lit ces mots : « Retour à l’Union après un quart de siècle. Émotion. ». Et oui, n’en déplaise aux grincheux férus de seuls classiques, le CDN avait besoin de faire entrer dans sa salle le présent. C’est ce souffle d’air frais qu’Aurélie Van Den Daele fait souffler dans sa programmation. Ainsi, l’an passé, on avait reçu comme un uppercut l’extraordinaire Étang de Gisèle Vienne et hier, on sortait du cycle Léna d’Azy heureuse d’avoir été touchée, délicatement déconcertée et conquise.

La plaquette du Théâtre parle de « cycle », et de fait, il vaut la peine de se faire traverser par les trois œuvres proposées : Le Boxeur et la trapéziste, Jazzbox et Radio Daisy. Elles forment les pièces d’un même puzzle, les échos d’une même partition tissée d’échos, de rappels. Égaré délicieusement au labyrinthe de ses réminiscences et de ses sensations, le spectateur-voyageur finit par y acquérir une impression de déjà-vu, d’étrange et douce familiarité.

Une place à soi

Il devient même acteur de l’aventure qui lui est proposée car il est extrait de sa propre vie par des dispositifs immersifs dont l’intimité rappelle celle des chambres noires, des salles obscures. Par-là, loin du brouhaha des spectacles interactifs, du fracas des intrusions dans l’espace des spectateurs, Cécile Léna invente une autre façon de nous faire place. Elle nous fait le cadeau précieux d’une place à soi. Miroirs sans tain, yeux apparus dans le rétroviseur que nous regardons, reflets, adresses nous invitent ainsi aux voyages.

Un théâtre sans acteur, n’est-ce pas un peu triste ? Nous demandera-t-on alors. Mais si nous embarquons, c’est justement grâce aux acteurs, plus exactement à leur voix. La proposition a toutes les grâces des pièces radiophoniques. On est d’autant plus attentif à l’interprétation des comédiens qu’elle se déploie sur la scène de notre imaginaire, mise en beauté par le travail de composition sonore dans lequel elle s’inscrit. On est emportés aux quatre coins du globe, à travers un demi-siècle d’histoires, par exemple par le talent de Thibaut de Montalembert.

Ce dépaysement s’avère aussi bien temporel que spatial. Nous voici aux États-Unis quand la bombe atomique est lâchée, tandis que Pétain fait malheureusement don de sa personne aux Français en déroute, en Indochine peut-être sur le tournage d’India Song. À moins que nous ne naviguions entre réalités et fictions, de l’autre côté des miroirs, des écrans de cinéma, des scènes réelles ou imaginaires de nos passés. Il est impossible de recomposer tout à fait le puzzle, d’éclairer les parois du labyrinthe.

Le souk de nos imaginaires

Les créations de Cécile Léna jouent sur la pulsion scopique. Peu à peu, de l’obscurité émerge ce qu’on ne voyait pas d’abord. Le travail de lumière est à cet égard passionnant. Nous recomposons un fil. Mais il reste dans les reconstitutions qui nous sont proposées des angles morts. On ne peut tout voir. Il reste à fantasmer au sens propre : à convoquer des fantômes. De plus, les décors sont trop esthétiques pour ne pas défaire l’illusion référentielle. Ils sembler jouent en réalité sur nos attentes, nos topos. C’est un peu comme si on se trouvait égaré dans des maquettes de studios, dans les pages de livres d’art. Tantôt on songera à Édouard Hopper, tantôt à Lynch, à Duras, à Casablanca. Histoire d’errances, de vide, de désert… Chacun erre au souk de son imaginaire.

Et dans cette errance, tout le corps est sollicité. La scénographie n’est pas un pur art visuel. Odeurs d’épices, sentiment de s’enfoncer dans le cuir d’un vieux taxi, synesthésies nous arrivent. Le texte qui nous est adressé est beau, riche, il nous embaume de ses effluves. Nous sommes sans cesse titillés, retrouvant la sensation délicieuse du jeu. Quand j’étais enfant, une cousine avait une maison de playmobils que l’on avait électrifiée. On lui avait construit cette merveille de carton, de bois. On y jouait à être les habitants, peu importait la dimension réelle de la maison. Il y a ce même miracle dans les boîtes magiques de Cécile Léna, ces installations, ces cocons : tout devient possible. 🔴

Laura Plas


Radio Daisy, Jazzbox, Le Boxeur et la trapéziste, de Léna d’Azy

Site de la compagnie

Radio Daisy

Collaboration artistique et construction : Marc Valladon
Création sonore : Xavier Jolly
Création lumière : Jean-Pascal Pracht
Création vidéo : Carl Carniato
Composition musicale : Christophe Menassier
Multimédia : Émerick Hervé
Voix : Hélène Babu, Christophe Brioul, Mélanie Hamon-Weaver, Anne-Laurence Loubignac, Christian Loustau, Rodolphe Martinez, Miglen Mirtchev, Thibault de Montalembert, Stéphanie Moussu, Pablo Pinasco, Guy Ricard, Yilin Yang
Participation : Jean Lebrun – Radio France
Durée : environ 45 minutes
Dès 8 ans

Le Boxeur et la trapéziste

Réalisation : Carl Carniato
Étalonnage : Julien Raynaud
Décor : Cécile Léna
Avec : Coretta Assié, Sanae Maehara, Carlos Martins, Enzo Pain
Durée : environ 50 minutes
Dès 8 ans

Jazzbox 

Textes et propositions musicales : Philippe Méziat
Conception et réalisation : Cécile Léna
Bande sonore : Loic Lachaize
Création lumière et conception technique : José Victorien
Conception et réalisation du module extérieur : Marc Valladon
Voix : Elleni Barral Virna, Jonathan Beagley, Christophe Brioul, Alain Chaniot, Cécile Léna, Stéphanie Moussu, Masahide Otani, Etienne Rolin
Durée : environ 30 minutes
Dès 8 ans

Théâtre de l’Union, CDN du Limousin • 21, rue des Coopérateurs • Limoges
Du 3 au 17 avril 2024 (relâche le dimanche), les mercredis et samedis de 14h à 20 heures (toutes les heures), les mardis, jeudis, vendredis de 18 heures à 21 heures (toutes les heures)
6 € pour chacune des propositions
Réservations : 05 55 79 90 00 ou en ligne

Reportage

Photos © Léna D’Azy

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