« Écorces, polar forestier », Alice Carré, critique, Théâtre de La Cité Internationale, Paris

Faire feu de tout bois

Laura Plas
Les Trois Coups

Avec « Écorces, polar forestier », Alice Carré traite de la gestion de nos forêts et de leur massacre d’une manière populaire et théâtrale. Humour, histoire familiale, intrigue policière : la pièce défend la forêt en faisant feu de tout bois et… convainc.

C’est l’histoire d’une jeune femme, Alba, qui ne trouve plus de sens à son quotidien et que ses combats ont usée. C’est l’histoire d’une fille qui a perdu son père, et peu à peu le redécouvre au travers d’un héritage. C’est celle d’une jeune femme abusée cent ans auparavant, mais c’est celle encore d’un forestier qui luttait pour la forêt et qui a mystérieusement disparu, comme de ses collègues qui ne pouvaient pas le saquer. Difficile, on le voit, de présenter tous les fils d’Écorces, polar forestier. Alors, nous vous laissons les découvrir.

Ne soyez pas déçus. Résumer une œuvre policière, n’est-ce pas la divulgâcher ? Surtout, la richesse de la pièce tient justement à son refus de s’enfermer dans un récit ou un genre. La luxuriance de l’écriture semble ainsi imiter la richesse d’une forêt primitive mêlant les espèces, plutôt que d’aligner en rangées militaires les pins Douglas. Car si la pièce emprunte au polar certains de ses codes (des véreux, une clique de gendarmes, une disparition et des indices…), elle se risque sur d’autres territoires, pour notre plus grand plaisir.

Derrière le polar, les forêts des récits délicats

Ainsi, d’autres récits affleurent derrière la trame policière. Il y a tout d’abord le chemin que parcourt Alba pour comprendre d’où elle vient. Peu à peu, elle s’enracine comme l’arbre à sa terre, en suivant un étrange jeu de pistes légué par son père. Alors, la pièce offre comme des retrouvailles, par-delà la mort. Ce cheminement délicat n’est jamais offert en pâture, explicite. On le devine, on le suit peu à peu grâce à une conteuse qui nous découvre les pensées et sentiments d’Alba. Au chant et au jeu, Lymia Vitte offre toute sa finesse à ce personnage. Elle donne aussi une belle épaisseur à la question de l’exploitation forestière en la reliant subtilement à celle de l’exploitation coloniale. Or, cette finesse est sans doute l’une des plus grandes qualités de l’écriture

1- © Mathilde Delahaye ; 2 et 3- © Pauline Le Goff

Elle coexiste avec des passages de satire ou de comédie. Prenez un patron plus ou moins honnête, pérorant sur ses belles actions toute de vert déguisées et alarmé de se voir publiquement épinglé pour des malversations (Josué Ndofusu, désopilant dans ce rôle) ; ajoutez une mairesse thuriféraire de la bienséance (Manon Combe), l’émissaire sophiste d’une entreprise de granulés de bois ; et voici une galerie digne d’une comédie du Grand Siècle ! Si vous y ajoutez une bande de pieds nickelés un peu effrayants revêtus des insignes de forces de l’ordre, vous aurez une idée de ce qui vous attend dans la pièce.

Dans le registre comique, la pièce est portée par Paul Delbreil, excellent dans tous les rôles qu’il endosse. Si la gageure est parfois un peu moins bien relevée par ses comparses – qu’il est difficile de faire rire les (honnêtes) gens…) – le talent du comédien fait oublier quelques fragilités.

Mais d’autres se lèveront

Et puis, on rit, on est entraîné dans une histoire pleine de surprises et de suspense. La pièce offre aussi tous les éléments de documentation sur le sujet de l’exploitation désastreuse de la forêt en France. On entend la voix des militants, comme celle des forestiers pris au piège de l’endettement, le discours des élus accrochés à l’emploi de leurs administrés, quitte à pourrir leur territoire. Enfin, vibre dans ce concert la voix de ceux qui luttent pour la diversité des arbres, contre les coupes rases, contre un modèle hypocrite et totalement destructeur.

 Et si le propos n’est pas naïf, il a la beauté des indignations et la force des espérances. Peut-être que certains seront criminalisés, peut-être finiront-ils derrière les barreaux, mais d’autres les soigneront, leur offriront l’hospitalité ou prendront le relais. Marie Demesy présente une incarnation juste de ces citoyens que rien ne prédisposait à l’action politique. Bien écrite, globalement bien interprétée, la pièce est enfin mise en scène avec beaucoup d’allant. De nombreuses trouvailles de mises en scène, comme de scénographie en font un spectacle grand public sur un sujet important.

Laura Plas


Le texte est édité chez Esse que
Site de la Cie EIA !
Le Bureau des Filles
Texte et mise en scène : Alice Carré
Avec : Yacine Aït Benhassi, Manon Combes, Paul Delbreil, Marie Demesy, Josué Ndofusu et Lymia Vitte
Durée : 2 heures
Dès 12 ans

Théâtre de La Cité Internationale • 17, bd Jourdan • 75014 Paris
Du 12 au 24 janvier 2026, les lundis et mardis à 20 heures, les jeudis et vendredis à 19 heures, les samedis à 18 heures (relâches les mercredis et dimanches)
De 7 € à 24 €
Réservations : en ligne ou 01 85 53 53 85

Tournée :
• Le 30 mai, forêt d’Évreux, Le Tangram, à Évreux (27)
• Du 1er au 3 décembre, La Comédie CDN de Saint-Étienne (42)

À découvrir sur Les Trois Coups :
Brazza-Ouidah-Saint-Denis, d’Alice Carré, par Laura Plas
Et le cœur fume encore,  d’Alice Carré et Margaux Ezkenazi, par Trina Mounier

Photo de une : © Pauline Le Goff

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