« Onbashira Diptych : Skid / Through », Damien Jalet, Grand Théâtre de Genève, Critique, Théâtre de la Ville, Paris

Skid-Damien-Jalet

Entre vertige et déséquilibre

Léna Martinelli
Les Trois Coups

Les dispositifs scénographiques revêtent beaucoup d’importance chez Damien Jalet. « Skid » et « Thr(o)ugh » ne dérogent pas à la règle. Le plateau incliné du premier et le cylindre mobile géant du second interrogent les corps dans la verticalité comme l’horizontalité. Impressionnant ! Cette danse intense nourrie d’acrobaties livre un témoignage puissant sur les attentats du 13 novembre 2015, dont le chorégraphe est sorti miraculeusement indemne.

Compagnon de route de Chaillot, ce dernier y a déjà présenté Vessel et Planet (wanderer), des spectacles mémorables confrontant le mouvement aux éléments, dans des scénographies représentant la nature de façon allégorique (lire nos critiques). Se réinventant en permanence dans le dialogue avec les disciplines (arts plastiques, musique, cinéma, mode…), Damien Jalet a le vent en poupe. Afin d’apprécier son remarquable parcours, c’est donc une bonne idée que le Théâtre national de la danse programme, en collaboration avec le Théâtre de la Ville, ces deux anciennes pièces (2016 et 2017) dans une nouvelle production du Ballet du Grand Théâtre de Genève.

Thr(o)ugh et Skid ont pour source commune le dangereux rituel du festival d’Onbashira organisé tous les six ans depuis 1.200 ans au Japon : afin de célébrer le renouveau, des hommes dévalent le flanc d’une montagne escarpée sur d’énormes troncs d’arbres, avant de les déposer dans des sanctuaires. Fasciné par les rituels et les états de danger, Damien Jalet a tout naturellement choisi ce titre pour la soirée qui rassemble ses pièces. Dans la première, un gigantesque cylindre rappelle le motif du tronc d’arbre, tandis que dans la seconde, une impressionnante pente évoque la montagne.

Ainsi, la notion de danger est-elle omniprésente, en particulier dans Thr(o)ugh créée quelques mois après les attentats de la rue de Charonne, dont l’artiste a été témoin direct : « Telle une catharsis, j’ai apprivoisé des images indélébiles pour apaiser mon esprit tourmenté, pour éclairer d’un jour nouveau le souvenir le plus sombre de ma vie », raconte-t-il. Il a d’ailleurs dédié cette pièce à la mémoire de victimes.

Rouleau compresseur et envolées

Le dispositif imaginé par Jim Hodges amène les interprètes à se mouvoir sans cesse. Une prise de risque réelle qui ramène au drame. L’immobilité devient synonyme de mort. Les menaces d’écrasement sont concrètes. Fasciné depuis toujours par tout ce qui est cyclique (cercles, force centrifuge…), DJ entraîne ses onze danseurs dans un tourbillon. Par son aspect, le cylindre évoque la guerre déclarée par les terroristes à la démocratie, mais aussi, par ses parois miroitantes, un tunnel ou un passage entre deux mondes, tel le Hashigakaridu du théâtre Nô japonais, qui l’a également inspiré. Quant à la chorégraphie, elle suggère les formes de l’infini.

Bien que plus apaisée et onirique, Skid présente quand même son lot de cascades. Évoluant sur un plateau incliné, les danseurs se laissent entraîner dans des mouvements d’abandon et de résistance, d’accélération et de ralentissement. Le défi reste de taille. Au début, les chutes à répétition, les glissades désarticulées, l’effondrement des corps créent un malaise, qui se transforme peu à peu en hommage à la résilience.

Impacts, collisions, mêlées, tentatives d’échappées

Ces pièces défient l’entendement et la gravité : elles dansent la vie, envers et contre tout. Dans des scènes de chaos et d’extase, d’infinis jeux de disparitions, les protagonistes, au bord du précipice, semblent au bout de leur vie. Heureusement, la solitude de l’être face à la barbarie est balayée par l’élan collectif, comme pour le rituel d’Onbashira, synonyme de bravoure et de dépassement de soi. Entre maîtrise et déséquilibre, portés par une musique électro-acoustique, les interprètes parviennent effectivement à lutter avec des forces qui les dépassent et ne cessent de réapparaître. De renaître.

1- « Skid » © Mélanie Challe © ; 2 et 3- « Through » © Gregory Batardon

Pris dans un enchaînement de situations physiques autant qu’émotionnelles, les danseurs du Ballet du Grand Théâtre de Genève sont exceptionnels : mannequins de crash-test imprégnés par l’énergie de la fuite, figures fantomatiques, samouraïs à l’assaut de sommets… Ils sont virtuoses.

Moins plastique que ses dernières créations, ce programme recèlent d’images qui s’impriment dans les rétines, d’autant plus que de magnifiques lumières subliment ces structures imposantes. Quand les bras et jambes des danseurs de Thr(o)ugh se superposent, ne faisant plus qu’un, on voit évidemment l’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci, symbole emblématique de l’humanisme de la Renaissance. Sur le plan de Skid, une toile dont les corps seraient les pinceaux, les ombres en mouvement forment un bel ensemble graphique. Sans oublier l’image finale : un corps nu, fragile, à peine sorti d’une chrysalide, qui tente de gravir la montagne.

Nouveau directeur et chorégraphe résident, Sidi Larbi Cherkaoui marque le Ballet du Grand Théâtre de Genève d’un style résolument contemporain. Cette nouvelle production l’atteste bien. Damien Jalet, artiste associé, apporte son expertise et ses 23 danseurs du monde entier, leur diversité culturelle. De quoi faire rayonner encore un peu plus cette institution.

Léna Martinelli


Site de l’artiste
Site du Ballet du Grand Théâtre de Genève
Scénographie : Jim Hodges, Carlos Marques da Cruz
Conseil à la chorégraphie : Aimilios Arapoglou
Costumes : Jean-Paul Lespagnard

Thr(o)ugh
Lumières : Jan Maertens
Musique : Christian Fennesz
Avec 11 danseurs

Skid
Lumières : Joakim Brink
Musique : Christian Fennesz, Marihiko Hara
Avec 19 danseurs
Durée du programme : 1 h 40
Dès 12 ans

TDV, Théâtre de la Ville • Sarah Bernhardt • Grande salle • 2, place du Châtelet • 75004 Paris
Du 28 février au 8 mars 2026, à 20 heures, dimanche à 17 heures
Tarifs : de 8 € à 47 €
Réservations : en ligne

En collaboration avec Chaillot théâtre national de la danse
Réservations : en ligne

Tournée : ici

Photo de une : « Skid » © Mats Bäcker

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