« Sœurs (Audrey et Victoria) », Pascal Rambert, Critique, Théâtre de l’Atelier, Paris

Soeurs(Audrey et Victoria)-Pascal-Rambert © Pauline-Roussille

Vestiges du passé

Florence Douroux
Les Trois Coups

Avec « Clôture de l’amour », le Théâtre de l’Atelier présente, en dyptique, « Sœurs (Audrey et Victoria), » une bouleversante exploration de la complexité des liens familiaux. Pascal Rambert signe cet affrontement de sœurs avec deux comédiennes d’exception : Audrey Bonnet et Victoria Quesnel, qui reprend le rôle écrit à sa création pour Marina Hands.

Voici une plongée abyssale dans l’histoire conflictuelle de deux sœurs qui se retrouvent à la suite du décès de leur mère. Victoria, l’aînée, s’apprête à donner une conférence sur les réfugiés, lorsqu’apparaît, valise à la main, Audrey, sa cadette. Victoria lui bondit dessus : « Tu ne viens pas sur mon lieu de travail je t’ai suffisamment tolérée ». Cette première phrase de la pièce est une déclaration de guerre. Audrey, qui n’est pas là pour s’extasier sur l’implication de sa sœur dans le malheur de l’humanité, lui emboîte aussitôt le pas. Toutes deux s’engouffrent têtes baissées dans le conflit et dans la férocité de leur face-à-face, elles se jetteront en pâture leurs blessures familiales passées.

C’est au lendemain d’une répétition de sa pièce Actrice, en octobre 2017, que Pascal Rambert décide d’écrire pour Marina Hands et Audrey Bonnet : « Je vois ce jour-là ce que va être Sœurs (…). Un conflit immense entre deux personnes que tout sépare et que tout réunit. Une lutte à mort. Pieds à pieds. Mots à mots. Corps à corps. Pour se dire (…) l’amour qu’elles se portent ».

Langage au cœur

Victoria, championne de natation, qui œuvre bénévolement pour les misères du monde, est la préférée du père, brillant archéologue. Plus intellectuelle, et apparemment plus fragile, Audrey, journaliste, a été protégée par la mère, génie littéraire. Se faire une place au soleil lorsque l’on grandit à l’ombre de figures tutélaires si imposantes n’est pas simple. Petite sœur à la traîne, qui se pense non désirée, une « malédiction », et grande sœur lestée d’un boulet qui la rend « folle », on est dans l’inextricable. Doit-on s’entendre parce qu’on est sœurs ? Est-ce une évidence ? Pascal Rambert fouille. Décortique.

Une fois de plus, il compose un texte choc extraordinaire autour du langage, poussant loin le jeu de la parole puisque chaque sœur nourrit sa propre expression des mots de l’autre et de ses parents. Ceux qu’elle leur prête ou qu’elle suppose, en tout cas. Tout le conflit se tient là. Ce qu’on a dit, ce qu’on n’a pas dit. Contrairement à Louis, venu annoncer sans y parvenir (Juste la fin du monde, de Jean-Luc Lagarce), les protagonistes savent ici fort bien extraire les épines qui les écorchent, même les plus coriaces. Elles se déversent sans limites ni fioritures, débusquant des tréfonds les blessures mal enfouies d’une histoire vécue sous des jours contraires. Mais si l’auteur donne aux mots les pleins pouvoirs, ils n’ont pas, ici, celui de résoudre. Ce sera touché-coulé à chaque estocade, une bataille qui les laisse exsangues, mais reste sans victoire ni dénouement. Y a-t-il un apaisement ? Rien n’est moins sûr, la danse qui les rapproche ne signe qu’une courte trêve. Et les hostilités reprennent, dans un flux que seules l’impuissance et l’épuisement viendront stopper.

Maman

Hormis ces chaises fiévreusement alignées par Victoria, le plateau est nu comme une arène. Dans une lumière crue et fixe de néon, d’une froideur redoutable comme une vérité soudain jetée sur le tapis, Audrey et Victoria piochent et déterrent, comme le père avec ses vestiges. Il y aura Anabelle, « lumineuse » compagne de Victoria, Régis, le mari jugé pas malin d’Audrey, l’ordre de l’une, le désordre scandaleux de l’autre, une certaine vérité sur papa et sur maman.

C’est d’ailleurs lorsqu’elles dégainent « Maman » que tout s’enflamme dans un paroxysme de violence et de fureur : « Ne parle pas de maman », hurlent-elles chacune leur tour. Voilà donc le sujet le plus brûlant, le point de départ et de non-retour : « Tu m’as volé maman tu l’as arrachée à ma vie tu l’as déracinée de mon cœur et tu l’as emportée pour toi comme un ocelot dans la forêt profonde hors de mon champ de vision qui ne prévient pas sa sœur qui ne dit rien garde ment ? » Telle est la raison de la venue d’Audrey, ce mystère honteux, autour de la mère malade, morte et enterrée, pense-t-elle, sans que sa sœur ne l’ai prévenue.

Onde de choc

Audrey Bonnet, grande familière de l’écriture de Rambert, n’est pas une interprète ordinaire. Elle ne joue pas le texte, mais semble traversée par lui. En elle, hors d’elle, il s’épanche en vagues. Les mots voyagent dans son corps, s’y nichent, et se répandent en onde de choc : « Cliché, tu dis que ma souffrance est cliché, c’est ça que tu dis ? Répète-le ma souffrance est un cliché les soirs assise sur les chaises droites de la salle à manger à regarder la main de papa glisser sous ton menton et toi dire je fais bien risette c’est un cliché ? » Une douleur a explosé dans le frémissement des épaules, le regard tendu, la voix fébrile. Audrey Bonnet respire ce texte-là, écrit à sa mesure. Et c’est magnifique.

Il fallait bien du talent, pour endosser, face à elle, le rôle de la sœur aînée écrit pour Marina Hands. Victoria Quesnel relève le défi avec une belle assurance. D’une indéniable présence scénique, celle qui fut une très remarquée Ékaterina Ivanova dans le Passé (mise en scène de Julien Gosselin) s’impose ici par l’intensité et la concentration d’un jeu très engagé, force guerrière et sensibilité mêlées.

On n’oubliera pas ce Sœurs, qui nous laisse, en une longue et superbe prosopée, sur l’ombre de la mère défunte dans le corps et la voix de sa cadette : « De grâce de grâce (…) Je veux entrer dans la nuit laissez-moi entrer dans la nuit ». Une ultime supplique pour que cesse la « folie perpétuelle » de la vie.

Florence Douroux


Le texte Sœurs (Marina et Audrey) est édité aux éditions Les Solitaires Intempestifs
Mise en scène : Pascal Rambert
Avec : Audrey Bonnet et Victoria Quesnel
Durée : 1 h 30

Théâtre de l’Atelier • 1, place Charles Dullin • 75018 Paris
Du 26 mai au 17 juin 2026, les mardis et mercredi à 19 heures
De 12 € à 40 €
Réservations : en ligne ou 01 46 06 49 24

À découvrir sur Les Trois Coups :
Clôture de l’amour, de Pascal Rambert, par Florence Douroux
Architecture de Pascal Rambert, par Lorène de Bonnay

Photos : © Pauline Roussille 

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