Villeneuve en Scène 2026 : édition anniversaire
Léna Martinelli
Les Trois Coups
Pour sa 30e édition, du 8 au 21 juillet, Villeneuve en Scène nous réserve bien des surprises. Vitrine des écritures itinérantes, le festival privilégie toujours les formes atypiques, en plein air ou hors-les-murs, cultive l’art du pas de côté. Il suffit de passer le pont et de se laisser embarquer par ces spectacles singuliers. Une bulle d’oxygène au propre et au figuré.
Festival de découvertes et de rencontres, Villeneuve en Scèneest un carrefour de création où se croisent arts de la rue et du cirque, danse et théâtre. Équilibrée dans les formats, avec des propositions sous chapiteau, dans des lieux non dédiés ou en extérieur, dans la plaine ou le centre historique,cette chouette programmation, variée dans les esthétiques et les démarches, brasse les publics. Cette année encore, que de curiosités.
Place à l’inattendu et aux meilleurs !
13 compagnies donneront 175 représentations : « Pour célébrer nos 30 ans, nous avons convoqué du théâtre dans son écrin forain et velouté, des gestes poétiques et circassiens, des envolées lyriques et des mouvements en suspension, du cirque d’action et du théâtre de verbes, des coups d’éclat et des rêveries poétiques, des spectacles hybrides et contemporains où textes, corps, musiques et images donnent sens et font jaillir du merveilleux », lit-on dans l’édito.



Depuis qu’on le fréquente (assidûment), on y trouve des personnalités uniques, des compagnies d’envergure nationale, des collectifs engagés, bref de grand·e·s artistes qui habitent les territoires, plutôt que les salles. Johann Le Guillerm en fait partie. À l’origine circassien, il développe depuis plus de vingt ans une recherche à mi-chemin entre spectacle, installation et construction, interrogeant les forces qui traversent la matière et le mouvement. Inclassable, le jongleur funambule est aussi architecte, bricoleur de génie, plasticien et même calligraphe. Sa démarche artistique, scientifique et philosophique est passionnante.
Mais ce n’est pas le seul invité d’exception. Parmi les groupes acrobatiques les plus attachants, Akoreacro mêle aérien, musique et dérision. Cirque intemporel et onirique, Bêtes de foire charrie les âmes jusqu’aux tréfonds de l’humanité, avec son petit théâtre de gestes baroque et barré, sa musique déglinguée. Spécialisée dans la danse verticale, la cie Retouramont est une compagnie historique. Les Bonimenteurs honorent le plaisir de la réécriture. Quant aux autres, nous aurons plaisir à les découvrir.
Villeneuve en scène souffle ses 30 bougies, alors que la compagnie Akoreacro fête ses 20 ans de compagnie. Ce double anniversaire offre l’occasion d’une soirée unique, le 21 juillet, concoctée à plusieurs. Au programme musiques, performances et fantaisies diverses, de quoi danser jusqu’à tard : Akoreacro Orchestra, L’Atelier des Sardines, La Tête dans le bidon, Buffet sonore. Une fête à l’image du festival car « une fête qui dure, c’est aussi une fête qui prend soin ».

De l’autre côté du Rhône, loin de l’effervescence avignonnaise, ce « jardin du festival d’Avignon » est en effet notre refuge : « Slow Festival ancré dans son territoire, engagé dans une démarche éco-responsable, Villeneuve en Scène propose un autre rythme, plus doux, un moment propice à la rencontre artistique et aux échanges », explique Brice Albernhe, son directeur. « Nous œuvrons pour une meilleure accessibilité, au service de la démocratisation culturelle. Cette démarche d’inclusion des populations comme “spect-acteur” est possible grâce à de précieux partenariats avec des acteurs locaux ».
De l’air !
Une soirée à Villeneuve en Scène constitue une agréable alternative au tourbillon avignonnais. Ainsi, Carbone se joue-t-il dans la forêt, la nuit. Amenant les spectateur·ice·s à se questionner sur ce qui fait de nous tous des humains, le Syndicat d’Initiative cherche, avec humour et poésie, à cerner le commun, à toucher l’universel. Où notre humanité se niche-t-elle ? Peut-être d’abord dans notre capacité à percevoir la beauté, et à s’en émouvoir. Entre théâtre, science et musique live, cette expérience se veut un retour à l’essentiel.
Brice Albernhe aime défendre des formes hybrides, mais aussi placer le public au cœur de dispositifs scéniques innovants. Pensé pour le théâtre itinérant qui donna à Shakespeare sa vocation, Hamlet se déploie en trois mouvements, autant de « cérémonies empêchées » : mariage, théâtre dans le théâtre, funérailles. À trois voix, cette version de la Cie Thibault Perrenoud dit plus que jamais la folie, la filiation, le pouvoir, la trahison, le vertige d’exister et la puissance du théâtre. Présenté dans le cadre de l’itinérance du Festival d’Avignon, ce spectacle ne se joue que le 18 juillet.
« Petit quelqu’un » © Pierre-Yves Gaulard


« Petit quelqu’un » © Pierre-Yves Gaulard
Autre proposition dans les sous-bois, cette fois-ci familiale, mais pas en déambulation : Petit quelqu’un. Tom s’identifie aux animaux. Beaucoup trop, selon ses parents qui s’inquiètent, depuis qu’il a assisté à la mort d’un cerf lors d’une chasse. D’après les psychiatres, Tom est thérianthrope. Échappant aux adultes, l’enfant part seul en forêt, à la découverte de lui-même et du monde sauvage. À travers ce parcours, la compagnie Le Syndicat d’Initiative interroge ce qui nous définit. Une initiation qui invente de nouvelles relations au vivant. Rouge sang ou rouge passion ?
Dispositifs scéniques étonnants
Exercice de style à la manière de Queneau ou de Pérec, Au coin de ma rue est une plongée dans le romanesque de l’intime. Toutes les 7 minutes, un personnage traverse l‘espace public en accomplissant une suite de gestes ordinaires. Face à lui, sur un gradin, 30 personnes équipées de casques écoutent 30 histoires différentes qui s’accordent chacune avec les déplacements du comédien. Une spectatrice rit, son voisin est ému, un troisième est touché par un drame évoqué… À la fin d’une histoire, chacun·e peut changer de place et en écouter une autre. Des récits uniques dans lesquels s’exprime l’univers sensible, profond ou léger des Bonimenteurs (lire la critique de Stéphanie Ruffier).

« Au coin de ma rue » © Jean Louyest
Plusieurs propositions incitent à se réapproprier l’espace public, le réenchanter et à modifier le regard sur notre environnement. Pour le fort Saint-André, Johann Le Guillerm conçoit un parcours d’installations créées in situ, en dialogue avec le lieu, sa topographie, son histoire et son architecture : Architextures développe et répertorie les possibilités d’assemblages de modules en bois.
Ensemble, au plus près
Qu’est-ce qui nous lie ? Le Totem de la Cie Retouramont ouvre des pistes de réflexion : trois danseuses alignées à la verticale habiteront le magnifique cloître de la Collégiale. Une illusion de corps qui se portent et des fils permettent d’improbables équilibres collectifs. Voici une tout autre architecture, rendu possible grâce à la confiance et à la virtuosité des interprètes, bien sûr, dans un ballet singulier.

« Totem » © Stéphane Bluzat
Indubitablement, la culture rassemble, surtout quand on nous invite à entrer dans la danse, tout en délicatesse. Quelques loupiottes, une piste, et l’atmosphère des bals populaires nous emportent. Avec musique live, cinq artistes revisitent avec une énergie contagieuse les danses de couple traditionnelles. Puisant dans les racines folkloriques, iels font vibrer le sol, sautent, tournoient et frappent du pied dans un crescendo chorégraphique et musical folklo-électro. Participatif, Bal magnétique célèbre joyeusement le vivre ensemble, dans le respect des rythmes de chacun·e : « Danser rend vivant, vous venez ? », lance Massimo Fuscodes Corps , magnétiques.
Villeneuve en Scène aime vraiment brouiller les frontières. Cette Cerisaie-là déplace. Réinventée par Simón Adinia Hanukai sous une forme originale qui place le public au cœur de la pièce, Nous reviendrons au printemps est une déambulation contemporaine qui ouvre aux mystères du domaine inventé par Tchekhov, jusqu’aux pensées secrètes de ses résident·e·s. Une expérience immersive de Kaimera Productions.
Sous chap’
Les spectacles tout terrain transforment le rapport aux publics. Sous chapiteau, la magie opère aussi. Puisque Villeneuve en Scène défend également les écritures circassiennes. La piste de cirque, espace circulaire ouvert à tous les regards, est au cœur de la démarche de Johann Le Guillerm, un cirque fascinant où des matières se meuvent selon leur énergie propre, où des processus s’activent en cascade, avec un personnage hors du commun au centre de ce chaos organisé.
La piste devient donc un lieu d’expérimentation où se rencontrent objets, équilibres et phénomènes physiques, entre cabinet de curiosités, chantier permanent, laboratoire à vue, qui donne toujours la part belle au merveilleux. Comme un artisan, Johann Le Guillerm remet sans cesse son ouvrage sur le métier. D’ailleurs, Terces signifie labourer pour la troisième fois (une terre). Il continue ainsi de faire évoluer une création de 2003 et qui n’a cessé de se transformer au fil des ans (lire notre critique).
Avec audace et humour, Akoreacro porte un regard ironique sur notre rapport au progrès. Faire mieux, vivre bien, est-ce toujours plus haut, plus vite, plus loin ? Leurs spectaculaires acrobaties traduisent parfaitement la quête insatiable de dépassement. De plus, la scénographie, avec invention d’agrès, est la marque de fabrique de ce collectif. Cette épopée pleine de péripéties acrobatiques et musicales nous met, en tout cas, des étoiles plein les yeux (lire notre critique). Alors, les personnages d’Ostinato décrocheront-ils le pompon ?
Le titre le sous-entend (Décrochez-moi ça),la lune est à portée de main. De ces innombrables vêtements suspendus, surgissent corps et objets flottants, manipulés, libres, des « êtres fanfares et des corps orchestres ». Cette proposition haute en couleurs nous tend un miroir, celui de nos vanités, de nos vies encombrées et normées. Un manège désenchanté, où planent Kantor ou Calder. Toutefois, c’est Mister Bean qui frappe les esprits. Un univers insolite, où se tutoient maladresses et prouesses, petits riens et extraordinaire, apparence et faux-semblant (lire notre critique). Bas les masques !
En phase avec nos préoccupations actuelles
Enfin, ces spectacles font appel autant au sensible qu’à l’esprit. Ode au vivant, critique du pouvoir, de la folie et de la bêtise humaine, réflexion sur ce qui fait société et l’altérité… Loin d’être dans une bulle, on se reconnecte aux autres à Villeneuve en Scène, en partageant nos émotions, en vivant de fortes expériences, en débattant. Formidable caisse de résonance, les arts de la rue inspirent Brice Albernhe : « Les artistes proposés disent la complexité et la confusion du monde, mais avec un regard coloré, inventif, joyeux… vivifiant ».
Flam(m)e raconte l’histoire de Nadia Comaneci, gymnaste roumaine qui fit sensation aux Jeux olympiques 1976, en recevant la note 10 à sept reprises. Cette libre adaptation du roman la Petite Communiste qui ne souriait jamais de Lola Lafon par la Cie SCOM (Coline Garcia, Clémence de Felicie) est construit comme un docu-fiction, qui évoque les manières dont le corps, et en particulier celui de jeunes sportives, est perçu comme objet de désir social et enjeu politique.




« Flam(m)e » © Brunehilde Sanson—Lemagnen ; « Bête de foire » © Vincent Muteau ; Ismène © Marie Clauzade ; « Ostinato » © Kalimba
On connaît bien Antigone, fille d’Œdipe et de Jocaste au destin tragique. Moins Ismène, sa petite sœur. Ici, le mythe est réinventé par l’auteure Carole Fréchette, mis en scène par le Théâtre de la Remise. On sait peu de choses à son sujet, sinon qu’elle est celle qui a eu peur, celle qui n’a pas voulu transgresser la loi. Ismène s’accommode tant bien que mal de l’ombre où elle est confinée depuis très longtemps. Et voilà qu’elle a été invitée à donner sa version des faits. Elle expose alors ses actions dérobées, ses convictions profondes, sa volonté indéfectible de préserver la vie. Plus que tout. La vie. Un plaidoyer intime sur le courage discret et la complexité morale.
Sur un site exceptionnel ou dans des espaces publics à proximité, les équipes inventent des circulations nouvelles d’œuvres et des rapports autres avec les spectateur·ice·s : « Cultiver une présence artistique au plus près des habitant·e·s, générer du sens, interpeller avec force, humour, poésie ou dérision les individus dans leur quotidien », tel est le leitmotiv de Brice Albernhe, dont nous saluons la qualité du travail accompli, depuis 2014. Bientôt, il nous détaillera ce que racontent 30 ans d’écritures itinérantes sur l’accès à la culture et la décentralisation du spectacle vivant.
Léna Martinelli
Villeneuve en scène
30e édition
Du 8 au 21 juillet 2026
Av Charles de Gaulle • 30400 Villeneuve-Lez-Avignon
Programmation
De 8 € à 25 €
Réservations : 04 32 75 15 95 ou en ligne
Plus d’infos ici
Infos pratiques ici
Au coin de ma rue, Les Bonimenteurs
Place Jean Jaurès • Villeneuve-lez-Avignon
Du 9 au 21 juillet 2026 (sauf les 14 et 15 juillet) • 18, 19 et 20 heures • 45 min
Infos
En partenariat avec le Théâtre des Doms
Lire la critique de Stéphanie Ruffier (juin 2025)
Terces, Johann Le Guillerm Cie Cirque ici
Plaine de l’Abbaye • Villeneuve-lez-Avignon
Du 9 au 21 juillet 2026 (sauf le 11, 15, 18, 21) • 22 heures • 1 h 30 • Dès 7 ans
Infos
Ostinato, Akoreacro
Plaine de l’Abbaye • Villeneuve-lez-Avignon
Du 8 au 21 juillet 2026 (sauf le 12, 15, 19 juillet) • 20 h 30 • 1 h 10 • Dès 6 ans
Infos
Lire la critique de Léna Martinelli (juin 2026)
Décrochez-moi ça, Bêtes de foire
Plaine de l’Abbaye • Villeneuve-lez-Avignon
Du 9 au 21 juillet 2026 (sauf le 15 juillet) • 19 heures • 1 h 10 • Dès 8 ans
Infos
Lire la critique de Léna Martinelli (février 2024)
Photo de une : © Villeneuve en Scène


