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« Terces », Johann Le Guillerm, festival Le Mans fait son cirque

Terces-Johann-Le-Guillerm © Philippe-Laurençon

La règle de trois de Le Guillerm

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Artiste inclassable, Johann Le Guillerm réinvente les arts du cirque. Funambule, jongleur, architecte, bricoleur, plasticien et même calligraphe… Avec « Terces », il poursuit son exploration poétique de la matière.

De Johann Le Guillerm, le public manceau garde une trace avec la présence de nombreuses œuvres pérennes aux noms impossibles installées dans la ville : les Broglios, poèmes graphiques ; les Droliques, fleurs cinétiques aquatiques ; les Architextures, sculptures entre architectures et textures. Mais beaucoup ont déjà vu ses spectacles précédents.

© Philippe Laurençon

Attraction se présente comme la fin d’un cycle, l’aboutissement d’un lent processus de mutation : après Secret (temps 1) et Secret (temps 2) (lire notre critique ici), Terces est son troisième spectacle sur piste. Comme un artisan, Johann Le Guillerm remet son ouvrage sur le métier pour toujours aller plus loin. Démarche scientifique et philosophique (« une tentative pataphysique ludique ») s’imbriquent pour concevoir une œuvre en rhizome faite d’accumulations, d’hybridations qui opèrent des glissements constants entre les champs artistiques. Depuis 2001, son work in progress forme un paysage familier aux frontières infinies. Malgré son imaginaire foisonnant, il creuse son sillon (seulement un petit tiers de nouveautés). D’ailleurs, Terces signifie labourer pour la troisième fois (une terre).

Artiste aux multiples facettes

Équilibriste sur machines extraordinaires, dompteur d’avions en papier, mais aussi gobeur de plumes ou manipulateur de chiffres, jongleur de symboles et de poussière… Johann Le Guillerm revisite les disciplines de cirque. Tour à tour circassien et plasticien, il développe aussi une pratique au croisement de l’art contemporain et du théâtre d’objets.

Que d’inventions ! L’artiste fait avancer un engin, certes étrange, par goutte-à-goutte. Son énergie ? D’imperceptibles mouvements. Et cette grande roue en écaille de bois, ce Mikado géant autoporté ! Entre cabinet de curiosités, chantier permanent, laboratoire à vue, on observe ce chercheur insatiable « en quête de compréhension du monde, avec un regard à 360°, comme l’impose la piste ».

Métamorphoses

L’utopiste revendique « une position. Perturber nos certitudes, résister aux prêts-à-penser et ouvrir de nouvelles alternatives ». Il suit scrupuleusement « un protocole du regard. Le monde est ce qu’on en voit et ce qui nous est invisible. Pour l’appréhender entièrement, il faut prendre en compte la multiplicité des points de vue que l’on peut porter sur lui ». Il respecte quelques principes : « repartir de zéro, observer, expérimenter, tenter, créer ».

Si ses œuvres se déclinent en différents formats (spectacles, performances, expositions, conférence, etc.), ici, Terces présente une série d’expériences qui font toujours la part belle au merveilleux. Du chaos, émergent des formes très élaborées, de savantes constructions, malgré tout éphémères, qui interrogent les apparences, le mouvement et l’impermanence pour mieux éprouver les aléas du monde.

Bande-son et lumières contribuent à la magie. Tout est très soigné, comme ces loupiottes dans les manches. D’ailleurs, chaque projecteur dénote : rampe de lumière montée sur rails, lampes accordéons… Costume, accessoires (sabre, sablier, livres…) et déplacements sont eux aussi méticuleusement étudiés. On sort de là complètement déstabilisé.

Magicien, Dieu ou le diable en personne ?

Même si elle s’effectue souvent par l’absurde, cette démonstration de force peut mettre mal à l’aise. Déjà, d’allure reptilienne, le personnage au regard froid intimide. Les grognements n’incitent guère au dialogue, d’autant que son fouet claque. Du reste avec qui discuterait ce monstre, fétichiste sur les bords, qui dresse autant le bois que le métal ? Trop concentré sur les lois physiques que sont les flux, les équilibres, les énergies, l’espace, le temps ! L’alchimiste fait corps avec la matière. Pas les gens. Même si ses créatures sont presque humaines…

© Philippe Laurençon

Quelle présence ! Magnétique, il exerce une fascination certaine sur le public. Quel est donc son secret ? Érigé au centre de son univers, le personnage fait fi des turbulences avec brio, s’impose tel un bâtisseur de cathédrale, avec une aura certaine. Dans un rite immuable, il prend le temps d’installer chaque séquence dans une tension extrême, nous fait mesurer le risque et nous impressionne, non sans humour, tout en révélant l’invisible, sans jamais percer le mystère.

Pour autant, les lois mécaniques et mathématiques priment ici sur la métaphysique. La particule élémentaire de cette théorie toute personnelle de l’univers est le point, en l’occurrence lui, Johann Le Guillerm, centre qui attire et fait converger les regards, immanquable force d’attraction. Même s’il déconstruit les fondements, et s’il nous encourage à l’appréhender sous tous les angles, l’artiste incarne grandement cette métaphore. Point. 🔴

Léna Martinelli


Terces

Site de l’artiste
Conception, mise en piste interprétation : Johann Le Guillerm
Création et interprétation musicale : Alexandre Piques
Création lumière : Hervé Gary
Régie lumière ; Lucien Yakoubsohn
Régie piste : Anaëlle Husein, Sharif Khalil, Julie Lesas, Franck Bonnot, en alternance avec Paul-Émile Perreau
Régie générale : Alexandre Laffitte
Costume : Paul Andriamanana Rasoamiaramanana, assisté de Mathilde Giraudeau
Constructeurs : Silvain Ohl, Jean-Marc Bernard
Assistante construction : Pauline Lamache
Durée : 1 h 30
Tout public, dès 7 ans

Chapiteau n° 10 • Promenade Newton • 72000 Le Mans
Du 23 au 27 juin 2022
Tarifs : de 9 € à 12 €

Dans le cadre du festival Le Mans fait son cirque, du 14 au 27 juin 2022

Tournée en France :
• Du 3 au 15 octobre, Les 2 Scènes, à Besançon (25)
• Du 24 au 28 octobre, festival CIRCa, à Auch (32)
• Du 12 au 18 janvier 2023, Théâtre Sénart, scène nationale (77)
• Du 13 au 17 mai, L’Agora PNC, à Boulazac (24)

À découvrir sur Les Trois Coups :
Le Mans fait son cirque 2022, par Léna Martinelli

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