Une déflagration à l’Atelier
Florence Douroux
Les Trois Coups
Audrey Bonnet et Stanislas Nordey reviennent avec la pièce devenue culte « Clôture de l’amour », écrite pour eux en 2011 par Pascal Rambert. Ils y incarnent magistralement un couple dans les affres du désamour et signent, en une confrontation presque guerrière, un clap de fin éprouvant. Exceptionnel.
Stan et Audrey se séparent. L’acte final de leur histoire se présente sous forme de deux monologues d’une heure. Stan assène sa décision dans un flot de mots, de regards et d’injonctions sommant Audrey de rester à sa place, droite, sans pleurer. Face à lui, elle encaisse silencieusement, avant de dégainer une riposte bouleversante.
Ils ne fouilleront pas leur passé pour chercher quand, comment, pourquoi, l’amour, chez Stan, s’est dilué. D’eux, on sait qu’ils ont trois enfants, sont artistes et travaillent ensemble. L’absence de toute autre référence concrète confère à la pièce la force subite d’un effondrement brutal, d’un acte frontal et absolu. Comme Bérénice face à l’annonce de Titus, Audrey ne cherche pas à éviter la fin. Mais elle gardera – et le dit – les souvenirs de l’amour.
Les lumières de la salle ne sont pas encore éteintes et le public ne s’est pas encore tu, lorsque Stan et Audrey déboulent, comme propulsés dans les entrailles d’une cage de scène entièrement dépouillée, privée de tout décor. « Je voulais te dire que ça s’arrête / ça va pas continuer / on va pas continuer / ça va s’arrêter là ». La brutalité de cette déclaration précipitée qui vient gifler Audrey nous projette de plein fouet dans le drame d’un désamour sèchement claqué à la face.
Rarement début de spectacle n’aura montré à ce point l’urgence de dire, enseignée par Louis Jouvet à l’une de ses élèves, à propos d’une autre clôture de l’amour, entre Elvire et Dom Juan : « il faut que l’acteur ait besoin de parler. Ce qui est important, c’est qu’il ait quelque chose à dire » (Elvire Jouvet 40, publié chez Actes-sud). Ce « besoin » apparaît ici dans une évidence radicale, et nous sommes happés, dans l’instant, dans ce face-à-face terrible, regard sombre, presque halluciné, de Stan, qui semble fondre en piqué sur sa proie, et corps épouvanté d’Audrey, figée, ou presque.
Diagonale de la douleur
Sous une lumière froide et fixe de néons alignés, ils se présentent d’un bout à l’autre d’une diagonale, mince distance qui les sépare et les oppose. Chacun leur tour, ils évolueront sur cette ligne de crête, en combattants d’une guerre déclarée, soutenant l’autre d’un regard sans appel. Incarnant intimement l’agonie, au sens propre, ils livrent bataille avec leurs mots, leurs corps, leur souffle même.
Devant nous, la partition extraordinaire de Pascal Rambert, éclate comme l’orage. Les spasmes ultimes d’un amour blessé à mort, scandent ce verbe fou qui s’échappe en déferlante, traversant les corps bousculés de Stan et Audrey. Pourtant, Il y a, dans cette traversée actant la séparation, avec ses mots grandioses ou presque banals et ses envolées soudaines dans la légèreté, une incongruité parfois ironique qui éloigne le texte du piège de la désespérance.
Magnifiques Stan et Audrey
Dans ce texte sur mesure, les comédiens hissent leur jeu à une hauteur d’interprétation exceptionnelle. Animés d’une fureur d’autant plus violente que Stan et Audrey s’étaient, visiblement, beaucoup promis, qu’ils tonnent, invectivent ou se disent « mon amour », la joute verbale est cinglante, voir saignante. Lorsque Stan, sec, méchant, déclare la fin objective, avec des mots jetés « comme des couteaux / des lames brillantes préparées / portées par la puissance nerveuse du corps », on ne peut qu’être saisis par la force de frappe dégagée par le comédien, sa façon de porter et d’articuler le verbe, de le crier dans les mouvements de rage.


Sidérante, Audrey Bonnet installe dans son écoute silencieuse, une tension peu ordinaire. Ce que nous voyons d’elle, profil de trois-quarts, c’est une silhouette qui raconte tout de cette hargne. Poings serrés, figure qui se crispe, tête qui flanche, nous la sentons saisie d’effarement, épaules secouées de sanglots mal étouffés, ramassée, comme clouée au pilori.
Déflagration
Lorsqu’arrive son tour de parler, la comédienne vient nous interpréter sa partition en virtuose. Audrey, encore vivante après ce cataclysme, laisse exploser la riposte de qui vient de ravaler son cri pendant une heure. « Ça crève ça sort par la bouche, par le nez, par les yeux. Il faut que ça sorte », écrivait Duras dans la Douleur. Audrey Bonnet nous montre ça, précisément, cette déflagration intime qui se répand, envahit l’espace, et courbe Stan, jusqu’à le mettre à terre, prostré. Forte ou tremblante, suppliante un bref instant en Eurydice devant l’enfer, la voici suffocante face à l’offense, voix plongeant à pic dans les profondeurs des graves. « Une fiction ? / Comment as-tu osé ? / Une fiction / Comment le mot fiction a-t-il pu sortir de ta bouche ? / Comment fiction fiction fiction ça sort de la bouche Stan ? ».
Là est la grande question qui rôde autour de cet amour. Ce « mausolée », affirmera Stan presque d’emblée, ce « filet », cette « toile ». C’est le double sens tragique de ce titre, Clôture de l’amour. Vertigineux.
Florence Douroux
Clôture de l’amour de Pascal Rambert
Le texte est édité aux éditions Les Solitaires Intempestifs
Mise en scène : Pascal Rambert
Avec : Audrey Bonnet et Stanislas Nordey
Durée : 2 heures
Théâtre de l’Atelier • 1, place Charles Dullin • 75018 Paris
Du 16 mai au 14 juin 2026, les samedis et dimanches à 18 heures
De 12 € à 40 €
Réservations : en ligne ou 01 46 06 49 24
À découvrir sur Les Trois Coups :
☛ Des Corps en désaccord, de Pascal Rambert, par Lorène de Bonnay
☛ Reconstitution, de Pascal Rambert, par Trina Mounier
☛ Clôture de l’amour, de Pascal Rambert, par Fabrice Chêne
Photos : © Marc Domage


