Entretien avec Jean Bellorini, pour « Le Jeu des ombres », La Semaine d’art en Avignon

Le-Jeu-des-ombres-Valere-Novarina-Jean-Bellorini © Raynaud-de-Lage © Raynaud de Lage / Pascal Victor

« Le poète et la mort » 

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Jean Bellorini devait ouvrir le Festival d’Avignon avec « Le Jeu des ombres » dans la Cour d’Honneur. La Covid en a décidé autrement. Malgré la poursuite de l’épidémie, le metteur en scène a pu, fort heureusement, le présenter à La Fabrica durant Une semaine d’Art. Pour quelques représentations qui se sont révélées exceptionnelles (lire la critique).

Ce n’est pas la première fois que vous montez Novarina.

En demandant à Novarina d’écrire, je savais bien qu’on n’allait pas raconter l’histoire d’Orphée et d’Eurydice. L’opéra me permettait, avec cette histoire extrêmement simple – ils se marient, elle meurt, il va la chercher aux enfers, il se retourne et la perd à tout jamais – d’aller dans la langue de Valère pour la faire fleurir, jaillir, la rendre effervescente. C’est une barre au sol extraordinaire pour l’acteur. Et puis Valère a incorporé dans cette œuvre des incrustations de l’Opérette imaginaire, de La Chair de l’Homme.

Ma demande était un texte court. Et il m’a livré un texte très long, de cinq à six heures. Donc nous nous sommes mis d’accord sur le fait que le spectacle ne serait pas le livre. Ce dialogue a été plein de bienveillance. Il a continué d’écrire et au bout du compte, il doit rester 20 % du texte de la pièce. J’ai gardé l’esprit et surtout un principe : on ne coupe pas n’importe comment, on garde la fugue, on conserve un mouvement entier.

Donc vous avez gardé le texte de Novarina, même dans le monologue de la fin interprété par Marc Plas, qui paraît si spontané ?

C’est incroyable le côté prophétique de la pièce ne parlant que de l’empêchement ou de l’arrêt des choses ! Et puis, cette question de Dieu et du blasphème survient dans un contexte si particulier : tout a une résonance immédiate et brûlante. Par ailleurs, je n’avais pas envie de monter ce texte à la manière de Valère. Par exemple, toutes ces listes d’oiseaux ou d’herbes, cette logorrhée qui déborde, j’y vois davantage de la soustraction que de l’accumulation, comme on le croit trop souvent. Comme si chaque espèce nommée l’était pour la dernière fois et qu’on était en train de la perdre. Il parle de la fin. L’essentiel n’est-il pas ce que l’on perd ? Qu’est-ce que la mort ? Que se passe-t-il quand un acteur entre en scène, puis disparaît ? Il renaît ou il meurt ? C’est tout l’intérêt de cette langue.

Pourquoi le mythe d’Orphée ?

Concrètement, c’est la Cour qui a dirigé tous mes choix. Elle m’a permis de ne pas avoir à renoncer à des acteurs. Je voulais passer commande à un auteur vivant d’un texte malléable dans lequel je pourrais inclure toute ceux qui ont participé à mes aventures artistiques, c’est-à-dire ceux qui historiquement font partie des fidèles : Marc Plas, François Deblock, Karyll Elgrichi, Hélène Patarot, mais aussi des anciens de la troupe éphémère de Saint-Denis tels Liza et Ulrich et d’autres que j’ai rencontrés au Berliner, comme Anke Engelsmann.

Le-Jeu-des-ombres-Valere-Novarina-Jean-Bellorini © Raynaud-de-Lage
© Raynaud de Lage / Pascal Victor

Ajoutons l’envie de célébrer les noces de la musique et du théâtre. Ce spectacle est peut-être avant tout une déclaration d’amour à la musique et à la polyphonie de la langue. J’ai pensé à l’Orfeo de Monteverdi que j’avais déjà travaillé et qui met l’art au centre de tout, qui dit cette nécessité pour l’art de ne pas être dans la continuité, d’aller dans la désobéissance.

Et puis, il y a le mythe universel, cette question aux mille réponses sur Pourquoi il se retourne. J’étais tellement révolté pendant cette période du confinement par le sort qu’on a fait subir à nos aînés, l’impossibilité d’enterrer nos morts, que cet Orphée qui se retourne prend une toute autre dimension : il faut aimer et vivre, quitte à tout perdre.

La langue de Novarina ouvre la pensée, comme la musique ouvre l’espace. La parole se diversifie et enrichit l’esprit. Nous ne sommes pas uniquement des êtres conscients mais des animaux parlants, grandis par la richesse du langage. On pense à Rabelais : Non, un nom ne veut pas dire une chose… La parole partagée (c’est la définition du théâtre) répond à la médiocrité ambiante si dangereuse.

La parole est en avant de la pensée

Vous qui êtes si sensible au son, comment avez-vous travaillé avec les acteurs, notamment sur la voix ? Car certains d’entre eux atteignent des tessitures étonnantes.

Pour moi, un acteur est un musicien car il produit du son, du sensible, et un musicien, en jouant des notes, produit du sens. Tout le temps, il y a ces questions : est-ce qu’on entend du sens ? Quand je dirige, je suis souvent au piano. Pour pousser l’acteur, ou le suspendre, pour qu’il se mette à chanter. Pendant le confinement, les acteurs apprenaient ce texte immense, ils ont vécu avec Valère et sont tombés amoureux de tel ou tel morceau que j’ai gardés.

Comment avez-vous évité l’écueil patchwork ?

Grâce à l’apport de Thierry Thieû Niang qui a fait vivre et bouger ces petites communautés d’errances. Comme si un acousticien avait disséminé des micros un peu partout dans les enfers et laissé des témoins : des anciens morts accueillent les nouveaux. Au fond, dans cette communauté de fantômes – ou d’acteurs – chacun existe à travers soi-même et à travers l’autre.

Et puis la musique fédère les cœurs : on a beaucoup chanté. Comme si le chant était le prolongement de ce qu’on ne peut plus dire avec les mots. Je suis tellement content de me dire qu’en ce moment, on ne peut rien dire, on ne sait rien, on ne peut rien prévoir, tout est bancal, tout change en permanence. Aller au théâtre pour entendre un discours moraliste, non. Moi, franchement, aujourd’hui, j’ai envie de me taire, qu’on se taise ensemble. On peut aller au théâtre pour se taire ensemble et écouter de la musique.

La langue de Valère ouvre tellement de possibles que chacun y entend sa vérité, son histoire. S’il existe un théâtre populaire que je défends, c’est bien celui-là, parce qu’il n’impose rien à personne. L’assemblée théâtrale n’est constituée que de solitudes qui partagent ensemble quelque chose. La langue permet que la pensée soit plus large et s’enrichisse. C’est toute la force de l’art, loin de la communication. C’est le drame de l’animal parlant : il ne faut pas trop parler. 

Propos recueillis par
Trina Mounier


Le Jeu des ombres, de Valère Novarina

Site de l’auteur

Avec : François Deblock, Mathieu Delmonté, Karyll Elgrichi, Anke e,gelsmann, Aliénor Feix en alternance avec Isabelle Savigny, Jacques Hadjaje, Clara meyer, Liza Alegria Ndikita, Hélène patarot en alternance avec Laurence Mayor, Marc Plas, Ulrich Verdoni

Durée : 2 h 15

Dans le cadre de La Semaine d’Art en Avignon • 84 000 Avignon

Du 23  au 29 octobre 2020 à 20 h 30 à La Fabrica

De 12 € à 20 €

Tournée :

  • Du 6 au 22 novembre 2020, Les Gémeaux, scène nationale, à Sceaux
  • Du 6 au 8 janvier 2021, Le Quai, Centre dramatique national d’Angers Pays de Loire
  • Du 14 au 29 janvier 2021, Théâtre National Populaire, à Villeurbanne
  • Les 5 et 6 février, Grand Théâtre de Provence, à Aix-en-Provence
  • Du 10 au 13 février, La Criée, Théâtre national de Marseille
  • Du 17 au 19 février, Anthéa-Antipolis, Théâtre d’Antibes
  • Du 24 au 26 février, La Comédie de Clermont, scène nationale
  • Les 5 et 6 mars, Scène nationale du Sud Aquitain, à Bayonne
  • Du 23 au 26 mars, Théâtre de la Cité, Centre dramatique national Toulouse Occitanie
  • Le 6 avril, Opéra de Massy
  • Du 14 au 16 avril, Théâtre du Nord, Centre dramatique national Lille Tourcoing Hauts-de-France
  • Les 21 et 22 avril, Théâtre de Caen
  • Du 18 au 20 mai, MC2 Grenoble
  • Les 27 et 28 mai, Le Liberté, scène nationale, à Toulon

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