Esprits êtes-vous là ?
Léna Martinelli
Les Trois Coups
Pour son premier festival d’arts vivants, le Collège des Bernardins a exploré le thème de l’invisible. Une belle rencontre entre les arts, notamment le spectacle vivant, qui a fort bien résonné dans ces murs. Une programmation particulièrement inspirée, avec des découvertes, des propositions qui prêtent à l’éveil, des expériences sensibles qui ouvrent au mystère.
Quelle entrée en matière ! Nous avons commencé par l’adaptation du Sacre du Printemps par un collectif d’arts de la rue. En déambulation, le Sacre devient une composition collective dansée et chantée a capella. Revisité, ce grand classique de Stravinsky touche d’autant plus les âmes qu’il s’inscrit dans un lieu chargé d’histoire. Ici, on capte une énergie quasi sacrée. D’emblée, voici de quoi construire une communauté engagée !
Union sacrée
Traversées par les thèmes de la révolte et d’identité, les membres de La Ville en Feu se déchaînent. Ils font corps. Tantôt puissantes, tantôt ridicules, les voix sortent comme un appel aux autres, un cri collectif. Ce chœur chuchotant, vrombissant, dissonant donne à entendre les différents souffles, tonalités et vibrations, dans une partition inédite. Un cœur battant.
Animée par une fougue, un élan vital, la meute s’empare du mythe avec audace. Relevant le défi d’adapter cette œuvre symphonique pour la voix, La Ville en feu traduit la nécessité de prendre, fort, la parole : « Défendant une certaine insolence vis-à-vis de notre époque, notre Sacre interroge la hiérarchie, les cases, les lieux communs », lit-on dans la note d’intention.
La dramaturgie repose en effet sur l’engagement premier qu’est la création collective : « Notre communauté est-elle un ressort ou un frein pour nous émanciper, trouver notre voix / voie ? ». Au-delà, cela pose aussi la question de « la place » que les artistes occupent, y compris socialement, et au-delà celle de l’individu dans l’espace public. D’ailleurs, à la fin, une rapide prise de parole a rappelé les enjeux de la liberté d’expression. Un message qui résonne juste en face d’une salle de vote, en ce jour d’élections municipales.



À la fois interprètes, chorégraphes et metteurs en scène, chacun est chef d’orchestre, instrument et instrumentiste. Formés en art dramatique, chant et danse, ils sont également tout-terrain. La première version de ce Sacre a été créée en 2016 pour le festival Danse Élargie au Théâtre de la Ville. Depuis, la compagnie s’est produite de la rue aux halls de théâtre, en passant par des lieux de patrimoine. Il n’y a donc pas un spectacle, mais « une infinité de variations ». La performance peut occuper (ou non) la totalité de l’espace, surgir à l’improviste.
Temps suspendus
Parmi les créations inédites, la Levée des Secrets a offert à certains l’opportunité de se libérer de souvenirs, pensées inavouables, péchés, en les déposant dans une boîte aux lettres du Musée de la Poste, dont la clef a été perdue. Un risque compensé par la garantie que ces secrets ne soient jamais divulgués. Envoyer un message à personne est une démarche insolite.
Le processus se déroulait en trois étapes : pratique d’écriture dans l’ancienne sacristie ; dépôt de la missive en file indienne dans la nef ; partage de ses impressions dans des carnets, l’Écho des secrets, future source d’inspiration de l’auteur. Avec délicatesse, Mathieu Simonet transforme nos vécus, nos angoisses et nos rêves en formes performatives.


Invités à traverser différents états de présence, les publics ont ainsi pris du plaisir à rêver, réfléchir, méditer, d’interagir en mouvement ou bien de façon contemplative, comme avec le concert de Marc Melià : Rêverie électronique, Pièces monophoniques. « Le fil rouge de l’invisible s’est décliné dans toutes les propositions : la quête du beau et du vrai, de l’innommable, qui peut prendre le nom de Dieu (ou pas) », nous rappelle Romain Cottard, artiste associé et programmateur, aux côtés de Sophie Vignalou Cottard. Par exemple, les personnages d’Ovni tentent de partager leur contact avec l’au-delà.
Extraterrestres, énergies inconnues, Saint-Esprit : finalement, peu importe, qui ou quoi ces personnages ont rencontré ? Aux quatre coins de la planète, une étudiante, un chef d’entreprise, un livreur… Chacun, avec ses mots raconte son « avant » et son « après », cette « faille émotionnelle dans le quotidien », cette « lumineuse déflagration », cette expérience d’une « communion totale », cette « force » peu commune.
Comment incarner l’invisible ?
Le public a assisté aux séquences sous les voûtes cisterciennes, avec plusieurs changements de salle. La scénographie a apporté du rythme à la pièce d’Ivan Viripaev, trop répétitive dans sa construction, ses procédés dramatiques et son contenu. Heureusement, les interprètes lui ont apporté du relief, notamment Éléonore Joncquez, la metteuse en scène qui a donc adapté la création, à l’origine conçue en frontal.

« OVNI » © Fabienne Rappeneau
En fait, il est moins question de spiritualité que de croyance et de perception. Ces témoignages intimes soulignent la fragilité de notre condition humaine. La société que nous habitons n’est-elle qu’une illusion ? Quel intérêt a une existence privée de quête de sens ? En tout cas, malgré la difficulté de relater leurs expériences métaphysiques, les personnages voient leur rapport à autrui, au monde et à eux-mêmes bouleversé. L’effet produit : voilà déjà de quoi semer le trouble, ou plutôt d’éclairer !
Éclairer
Justement, en termes de lumières, le Collège des Bernardins était sublimé grâce à la scénographie inédite de Claire Gondrexon et Fanny Laplane qui ont su révéler les volumes cachés de la nef et créer un espace onirique. Non seulement toutes ces propositions ont interrogé les formes de représentation et l’interaction, mais elles modifient l’approche de ce lieu emblématique. Acteurs, danseurs, musiciens en ont dévoilé des aspects méconnus, en réveillant notre sensibilité, en donnant vie à l’invisible.


« Cette programmation éclectique permet d’apporter un autre regard sur l’architecture exceptionnelle du Collège des Bernardins », explique Victorine Majani d’Inguimbert, directrice du Pôle Art et Culture du Collège des Bernardins. « Nous sommes ravis du succès de cette première édition qui a su trouver son public, toutes générations confondues. L’écoute du public, la réception et les échanges étaient de qualité. Le Festival L’Invisible s’inscrit donc parfaitement dans la continuité de la vocation des Bernardins : faire dialoguer l’art, la foi et la raison ».
En habitant le lieu de la sorte, en le poétisant, ces artistes éclairent ce qui ne se voit pas, ce qui se vit intérieurement. Ils nous font vivre de belles émotions et nous relient, autant à nous-mêmes qu’à autrui. Ils œuvrent à une ouverture d’esprit, d’autant plus nécessaire, aujourd’hui, que l’obscurantisme semble gagner du terrain.
Léna Martinelli
L’Invisible, festival des arts vivants
1ère édition, du 20 au 22 mars 2026
Toute la programmation ici
Collège des Bernardins • 20, rue de Poissy • 75005 Paris • Tel. :01 53 10 74 44
Le Sacre, La Ville en Feu
Site de La Grosse Plateforme
Membres : Marius Barthaux, Maxime Bizet, Thomas Bleton, Louise Buléon-Kayser, Agathe De Wispelaere, Justine Dibling, Juliet Doucet, Giulia Dussollier, Jean Hostache, Sim Peretti, Garance Silve
Durée : 45 min
Tout public
La Levée des secrets, Mathieu Simonet
Site de l’écrivain
Ovni, d’Ivan Viripaev et Éléonore Joncquez
Traduction : Tania Moguilevskaia et Gilles Morel
Publié aux Éditions Les Solitaires Intempestifs
Site du Théâtre du Fracas
Mise en scène : Éléonore Joncquez
Avec : Salomé Ayache, Éléonore Joncquez, Bruno Blairet, Vincent Joncquez, Grégoire Didelot
Durée : 1 h 45
À découvrir sur Les Trois Coups :
☛ Entretien avec Romain Cottard, propos recueillis par Léna Martinelli
Photos : Léna Martinelli (sauf mentions) ; photo de une « Le Sacre », La Ville en Feu


