« Feux croisés sur le spectacle de rue », Cie Oposito, Jean-Raymond Jacob, Christophe Alévêque, parution, édition Deuxième Époque

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Stéphanie Ruffier
Les Trois Coups

Dans ce nouvel ouvrage qui renflouera (youpi, c’est si rare !) les maigres bibliographies consacrées aux arts de la rue, on pénètre dans un des cerveaux de la compagnie Oposito, Jean-Raymond Jacob. Y tournent ses obsessions : la parade festive, la nécessité de bouger la ville, les moyens de déjouer l’obsession sécuritaire. Témoignage d’une époque rentre-dedans qui s’ébrouait avec frénésie sur les boulevards.

Après Cacahuète, Ilotopie, Générik Vapeur ou le Théâtre de l’Unité, voici donc un nouveau témoignage d’une compagnie pionnière des arts de la rue. Si elle avait déjà eu les honneurs d’un grand album photographique aux éditions L’Entretemps, elle bénéficie ici d’une conversation introspective. Sur la couverture de l’ouvrage, son directeur, Jean-Raymond Jacob, porte à son oreille un pavillon, semblant indiquer un côté dur de la feuille.

© Stéphanie Ruffier

Le ton de l’entretien se révèle en effet résolument badin entre le vieux routard de la rue et Christophe Alévêque, l’homme de théâtre « de salle » qui joue le candide. On y devine un jeu de taquineries entre anciens combattants de la démocratisation culturelle : passes d’armes sur les notions de risque, gratuité, service public et « public-population ».

Draches et autres obstacles

Haro sur la frilosité ! Il est d’abord question de persévérance dans cette causerie philosophie aux allures de recueil d’histoires du Père Castor du macadam. On nous y conte les vents contraires, rabasses infernales et autres galères. Oui, l’art de la parade urbaine géante qu’a tant pratiqué Oposito nécessite une bonne flexibilité météo. Et une volonté tenace. Le nom de la compagnie, issu de l’espagnol, trahit d’ailleurs un côté opposant ou tête brûlée, aux côtés de compagnons de route, tels le plasticien Enrique Jimenez, alias Kiké, le complice Pascal Le Guennec.

« Trois éléphants passent », Cie Oposito © Alin Constantin

Gérer l’imprévu est un métier. On en aperçoit les subtilités (ou les passages en force), quand il s’agit de négocier avec le léger mépris des institutions ou l’intransigeance de la police. Un seul horizon : faire passer le spectacle, ce « rouleau compresseur en marche ».  Jean-Raymond raconte foule d’anecdotes cocasses : les motos sans pots, dont certaines issues du marché noir ; les contrôles autoroutiers à prendre en compte dans les feuilles de route, en raison des plaques des J7 Peugeot immatriculées 93 ; le soutien des mairies communistes ; les armures en métal pour se protéger des projectiles ; les déambulations aux allures de manif… Le vocabulaire est souvent martial : on s’y « cogne » à la ville, en prenant garde à ne pas toucher « le foie ».

La reconnaissance en marche toute !

S’il faut ainsi jouer régulièrement des coudes pour faire déplanter un sapin royal, traverser un pont qui relie deux législations différentes sur les fumigènes, ou réanimer un quartier endormi, des tractations plus dures se trament rue de Valois. La galère législative. Un tournant se joue au Ministère, grâce à la curiosité tenace de Renée Cuinat, qui tente de comprendre les revendications des saltimbanques concernant la TVA à 5,5 % (une fiscalité favorable qui ne bénéficie, alors, qu’au théâtre en salle).

Illustration de Loïc Faujour © Deuxième Époque

Chaque pionnier aime à rappeler sa pierre à l’édifice. Jean-Raymond (par ailleurs directeur du CNAREP Le Moulin Fondu) raconte l’impulsion du « Collectif 91 » qui, pour lui, marque un des actes fondateurs de la reconnaissance des arts de la rue par le Ministère de la Culture. Il salue notamment le rôle d’Yves Deschamps qui aboutira à l’un des premiers documents de reconnaissance écrite et, quelques années plus tard, en 2005, au lancement du Temps des arts de la rue. Aujourd’hui, il regrette « la France des préfets » et l’obsédante question de la prévoyance sécuritaire. Et fustige des « baronnies désormais sans contre-pouvoir », depuis le Covid.

« Le merveilleux urbain » de Ricardo Basialdo

L’ouvrage pratique plaisamment le feuillage de faits glorieux et le recul politique. Il met en revanche du temps à tenter de décrire le « style Oposito ». Jean-Raymond finit par nous livrer sa formule : un chœur, le mouvement et une dose de lyrisme. On aurait aimé quelques descriptions plus imagées, voire un encart de photos des Peaux bleus, Transhumance ou Kori Kori, pour que les béotiens visualisent mieux les enjeux esthétiques. Ils se rueront sur les QR codes des dernières pages.

Car Oposito, c’est avant tout le ravissement des yeux. Un tempo. La mécanique du rêve : « On apparaît, on joue, on disparaît. » Un mode d’action artistique furtif, onirique, irénique. Pendant un cours instant, en l’absence de voitures, la traversée laisse le champ libre aux enfants. Les parents relâchent leur garde et la magie opère. Une communion comme une parenthèse enchantée.

Stéphanie Ruffier


Édition Deuxième Époque, mai 2026, 128 p., 17,50 €
Présentation de l’éditeur ici

Présentation de l’ouvrage le 21 mai 2026, à 19 heures, en partenariat avec Le Lieu Tranquille • 34, rue Moissan • 93130 Noisy-le-Sec
Au programme : revue de presse exceptionnelle sur les arts de la rue par Christophe Alévêque, suivie d’un apéro partagé et d’un temps de dédicace, en présence de Jean-Raymond Jacob, Christophe Alévêque, Loïc Faujour, Hugues Leroy et Claudine Dussollier

Documentaire Si la compagnie Oposito m’était contée

Photo de une : © Deuxième Époque

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