« Flying chariot(s) » de Kouramane Valavane, les Zébrures d’automne à Limoges

Flying-Chariots © Christophe-Pean © Christophe Pean

Hamlet en goguette au pays du Mahabharata

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Koumaravane Valavane revient aux Zébrures d’automne avec « Flying Charriots » un spectacle-monde qui fait dialoguer l’intime et le mythe, le récit et le théâtre, la pure tragédie et une bouffonnerie exotique. Vent d’est mêlé au vent d’ouest : en dépit de longueurs, ça défrise.

Avec Chandala, l’impur présenté il y a trois ans, L’indianostrum avait délocalisé Roméo et Juliette dans une Inde gangrénée par le système des castes. Pour dénoncer les exactions indiennes au Sri Lanka, sujet brûlant dans un pays au nationalisme farouche, Koumarane Valavane crée cette fois un petit cousin indien d’Hamlet. Ajay, fils de héros de guerre, devient à son tour pilote. Envoyé en mission au Sri Lanka, pour une mission de « pacification », il découvre la beauté d’un pays et les horreurs commises au nom de son pays.

Il y a bien quelque chose de pourri dans ce royaume où l’on détruit les hôpitaux, ce royaume qui devient une prison pour qui ose s’insurger contre la forfaiture, et où l’asile offre le seul refuge face à la folie meurtrière. Albatros aux ailes coupées, Lear privé de couronne, Ajay est interné. Est-il fou ? Le devient-il ? Comme dans Hamlet, on aurait du mal à trancher. Si le prince côtoie les fous et les bouffons, il en devient peut-être un. Quant au bouffon, il est un roi. Les distinctions s’abolissent.

Flying-Chariots © Christophe-Pean
© Christophe Pean

Car, chez Shakespeare, comme dans la tradition tamoul, le bouffon voit par-delà les apparences. Il conjure le diable, il fait entendre dans la solitude d’une cellule capitonnée le battement d’aile d’un moineau consolateur. Le fou est un enfant battu qui a rejoint l’immense pays sans frontière qu’est l’imaginaire. En ce sens, il est par excellence un être de théâtre. C’est pourquoi, peut-être, Koumarane Valavane lui confie les clés de l’astronef « Flying Charriots » dans toute la deuxième partie de la pièce.

Vol au-dessus d’une scène occidentale

Cette option crée d’ailleurs une bizarre dramaturgie en forme de diptyque, déconcertante pour la pensée occidentale. Une première partie nous présente un somptueux clair-obscur tragique. Attendant débauche de danses, saris colorés, et paroles, on est au contraire saisi par l’économie de moyens. Trois acteurs au plus en scène, un ou deux éléments de décor, un plateau presque vide. L’obscurité règne. Le fil du récit tragique nous mène dans un labyrinthe ou l’enfance ressurgit au milieu d’un présent, noir comme le désespoir. La scénographie évolue dans une grande fluidité, une lumière rougeoyante irradie comme la braise. C’est beau comme un paysage mental. On tombe alors des nues quand la seconde partie nous bascule en territoire de bouffonnerie.

La couleur revient alors, les comédiens s’amusent à en faire des caisses. On aurait même parfois l’impression qu’ils ont bâillonné le taulier-roi qu’est le metteur en scène. Le code de jeu respecté jusqu’alors est cassé. C’est comme si au lieu de pousser les portes de l’asile, on s’était téléporté en Inde. Gare au décalage horaire ! Là s’invitent des références sibyllines au Mahabharata, et l’héritage du théâtre occidental fait l’objet de pantalonnades.

Flying-Chariots © Christophe-Pean
© Christophe Pean

Le quatrième mur, c’est quoi ce truc ? Le dépouillement, le jeu intériorisé, à quoi bon ces fariboles ? Le comique de répétition ? Et si on l’usait jusqu’à lui faire régurgiter sa dimension tragique ? Quitte d’ailleurs à lasser une partie du public. Ce théâtre-là est incarné par le personnage de Shankar, et il faut à Ajay lui-même un certain temps pour rentrer dans son monde… Comprenons donc qu’un spectateur, moins héroïque ou moins indien, puisse ne pas pouvoir s’envoler.

Vol périlleux donc, mais vol audacieux, qui traverse l’arc en ciel des cultures théâtrales, l’irisation des mythes grecs, shakespeariens, indiens et l’intime. On embarquera, ou pas, mais on saluera la confiance faite, à juste titre, aux comédiens, et au théâtre, ce si beau miroir où l’on peut prendre au piège la conscience des puissants. 

Laura Plas


Flying chariot, de Kouramane Valavane

Compagnie Indianostrum

Mise en scène : Koumarane Valavane

Avec : Anjana Balaji, Lakshmipriyaa Chandramouli, Maya S Krishnan, Garima Mishra, Abhay Mahajan, , Saranjith Naravan Kunnath, R. Natarajan, Dharanidharan Ulagappan

Durée : 1 h 50

À partir de 10 ans

Théâtre de L’Union • 20, rue des Coopérateurs • 87000 Limoges

Le mercredi 29 septembre 2021, à 20 h 30, et les jeudi 30 septembre et 1er octobre à 18 h 30 

Plus d’info ici

Dans le cadre des Francophonies, des écritures à la scène : festival des Zébrures d’automne 

De 8 € à 19 €

Réservations : 05 55 33 33 67

Tournée :

À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Chandala l’impur, de Koumarane Valavane, d’après « Roméo et Juliette » de Shakespeare, théâtre de l’Union, par Laura Plas