« Foutue Bergerie », Pierre Guillois, critique, Théâtre du Rond-Point, Paris

Affreux, drôles et touchants

Laura Plas
Les Trois Coups

Oscillant entre tragique et farce, portant haut et cul nul un verbe rabelaisien, « Foutue Bergerie » dégomme le politiquement correct pour foutre les pieds dans le bourbier paysan. Forme inclassable, scénographie impressionnante et acteurices en verve : Cristiana Reali en tête de troupeau !

Pas d’embrouilles. Le titre l’annonce. Quand on pousse les portes de la salle Renaud-Barrault, ce n’est pas pour voir Profil Paysan. Alors pas la peine de hurler à la caricature. Ben oui, ces éleveurs ne sont pas réalistes. On y va à gros traits farcesques. Dans le foin on trouvera des scènes de cul (beaucoup), un suicidé, des brebis bee-te à en crever de rire et épouvantées par l’Aïd, des paysans RN, un jeune de cité, une journaliste d’investigation, une mère dépressive. Il y a même un loup dans cette bergerie.

Ça fait trop et, justement, c’est ça qui est drôle. On voit ici représentées toutes les images un peu honteuses qui traînent dans sa tête (suicide paysan, misère sexuelle, opposition urbains-ruraux..), mais grossies, colorées. C’est bien l’excès qui fait mouche et qui nous touche. On rit jaune, on rit colère, parce que tout ça est écrasant, et qu’on ne sait par quel bout le prendre. Ainsi, une scène inénarrable avec des gendarmes vient-elle en contrepoint d’une nuit de massacres de brebis.

Tout est bon dans… la brebis

Si la pièce est construite, sa narration est en effet comme brouillée par un cabaret animal. Ponctuellement, un volatile s’incruste avec strass et paillettes pour faire son show et se trouve immanquablement chassé par deux brebis teigneuses. « On n’est pas au moulin rouge ici, non mais ! ». Si cette forme hybride peut décontenancer (cela a été dans un premier temps mon cas), elle nous sort en tout cas du piège naturalisant et nous offre un bouffée d’air farcesque. Sans Chloroforme et Massachussetts, le spectacle ne serait pas ce qu’il est. Les dialogues sont alors affreux, sales et réjouissants.

Ils sont portés par un duo d’acteurices au sommet. On ne reconnaît ni Yanis Chikhaoui, si loin de son autre rôle de petit beur de cité, ni Cristiana Reali qui campe aussi une mère dépressive. Les deux comédiens parviennent à composer cette délicate alchimie qui fait les explosifs comiques. Il y a la queen brebis dominante, intelligente, chiante : Cristiana Reali joue de son image de façon époustouflante ; on partenaire (en petite brebis galeuse, moche et malingre) nous offre un délicieux Laurel de bergerie.

Et la tendresse aussi, bordel !

Ainsi à l’inverse de ce qu’on expérimentait dans Les gros patinent bien (lire la critique de Léna Martinelli), le tube de Pierre Guillois qui tourne encore, le rire ne s’alimente pas en cascade. On a plutôt des saccades, des revirements : larmes, rires un peu scandalisés ou en éclats. Le spectateur est en cela bousculé. Il sera peut-être aussi chamboulé, ému par des scènes qui font le choix franc du pathétique ou de l’onirisme, tels les dialogues trashs et tendres à la fois entre une mère et son fils morts à cause de son micro pénis, entre un vieil éleveur qui a voté RN et un jeune arabe qui prend la clé des champs et désarme peu à peu les clichés. Parfois même, le son des dialogues se coupe. Restent les images poignantes de désespoir et la musique.

Ce que raconte la pièce est moche : la condition paysanne, le cul sans flonflon romantique, les sales pesticides de gros groupes industriels. On entend parler de la merde des étables et d’extrême droite. Tout cela coexiste avec des images peut-être pas belles mais saisissantes : mur de foin, fantômes envolés. La mise en scène de Pierre Guillois est servie en effet par la scénographie ingénieuse de Camille Riquier.

Et puis dans cette laideur, surnage la tendresse. Elle est maternelle, mais naît aussi de manière plus inattendue entre un vieux paysan et son stagiaire. Elle est rugueuse, elle ne se dit pas. Dans cette partition où la vulgarité règne, elle touche encore plus car elle ne trouve pas ses mots. Elle tient à la qualité d’une distribution où Marc Bodnar touche particulièrement, mais où Mathilde Le Borgne, Kevin Perrot, Anna Fournier et Simon Jacquart sont aussi épatants.

Laura Plas


Site de Pierre Guillois
Texte et mise en scène : Pierre Guillois
Avec :Marc Bodnar, Yanis Chikhaoui, Anna Fournier, Mathilde Le Borgne, Simon Jacquard, Kevin Perrot, Cristiana Reali
Durée : 1 h 45
Dès 16 ans

Théâtre du Rond Point • 2 bis, av. Franklin D. Roosevelt • 75008 Paris
Du 11 au 22 mars 2026 (relâche le lundi)
De 8 € à 36 €
Réservations : en ligne ou 01 44 95 98 21

Tournée ici :
• Les 9 et 10 avril, Les Quinconces scène nationale, Le Mans (72)

À découvrir sur Les Trois Coups :
Dérapages, Les Sea Girls, Pierre Guillois, La Scala, Paris

Photos : © Martin Argyroglo

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