« Fusées », Jeanne Candel, Critique, Cartoucherie de Vincennes, Théâtre de L’Aquarium, Festival Bruit, Paris

Fusees-Jeanne-Candel © Jean-Louis-Fernandez

Conquête spéciale

Léna Martinelli
Les Trois Coups

Comment raconter l’histoire de l’univers dans le plus petit théâtre du monde ? Jeanne Candel et son équipe de doux dingues relèvent le défi en rejouant la conquête de l’espace avec les outils artisanaux du théâtre. De façon comique et cosmique, ils nous embarquent dans leur stratosphère, pour finalement mieux nous ramener à notre condition de Terriens. Créé au Festival d’Avignon 2024 « Fusées » poursuit sa tournée, dont une reprise bienvenue à L’Aquarium, leur fief. Une pépite pour petits et grands à ne pas manquer.

En orbite autour de la Terre, les astronautes Kyril et Boris apprennent, lors d’un direct avec la Terre, que leur retour est impossible. L’escapade galactique tourne court à cause d’un « petit problème technique ». Accompagnés de Viviane, une intelligence pas très artificielle, ils tentent bien des solutions. Mais c’est foutu ! Aucune chance de reposer le pied à terre… Pourtant les rires fusent. Ça déborde de créativité, d’humour et de tendresse.

L’infini et au-delà

Drôle d’équipage ! Quand la joyeuse bande rentre, cahin-caha, sur le vaste plateau nu de l’Aquarium, on comprend d’emblée que le voyage va être extraordinaire. Un piano éclairé de l’intérieur, déplacé à la force des bras jusqu’au centre de la scène, puis un castelet sont installés : le spectacle peut commencer.

Non sans malice, cette troupe d’acteurs cabossés entreprend de stimuler notre imaginaire avec un rappel, aussi succinct que déjanté, sur l’organisation du système solaire. Bien que mal au point, ces individus ont plus d’un tour dans leur sac afin de rejouer la création du monde, depuis le big-bang jusqu’aux technologies de pointe, toujours avec deux bouts de ficelles et sans écrans: maquettes, toiles peintes, machinerie miniature activée par des poulies, bruitages improbables… Ils jouent des coudes et accomplissent des miracles. Ah ! L’enfance de l’art.

Déjà, les planètes valsent et un trou noir nous aspire. Chouette ! On largue les amarres. Après une tempête et un naufrage, on montera à bord d’Hermès 33, on vibrera au décollage de la fusée, une table de camping fera office de satellite. Tant de poésie nous émerveille. Par le détournement d’objets familiers et l’usage incongru d’instruments de musique, ces personnages lunaires nous projettent, comme par magie, dans un univers parallèle.

Épopée extravagante

La science-fiction se fait rare sur nos scènes car y représenter l’infini relève de l’exploit. De 2001 l’Odyssée de l’espace ou la Planète des singes, à la peinture italienne, les références visuelles nous font également voyager. Jeanne Candel considère l’espace comme l’élément premier de son langage et tout se fait à vue. D’ailleurs, elle assure la scénographie : « La scène devient le parfait espace pour faire advenir des éclats d’humanité et de beauté avec les moyens du bord. Un poème concret et jubilatoire pour conjurer les ténèbres. »

La pièce se concentre sur le duo clownesque de ces antihéros. Bloqués dans leur navette, entre loufoqueries et coups bas, comment vont-ils donc s’en sortir ? L’un jouit de sa puissance – quand tout s’effondre – tandis que l’autre sombre dans la mélancolie. À double face, l’être humain donne à voir toute l’absurdité de sa condition. Vladislas Galard (en alternance avec Marc Plas) et Jan Peters sont sur le fil, irrésistibles en chaussettes, dans leur évolution en apesanteur, touchants dans leur errance aussi psychologique que métaphysique. Beau travail de mime. En machine, agent de la tour de contrôle ou journaliste, Sarah Le Picard endosse plusieurs rôles, avec facétie. Elle gravite, se fait « passeuse entre deux mondes ».

Fantaisie à l’œuvre

Au-delà de la prouesse et de la drôlerie, cette fable se distingue par sa portée philosophique : peut-on abandonner des hommes dans le cosmos ? Et surtout à quoi bon ? À tant vouloir conquérir l’impossible, on risque bien de mal finir, telle la chienne Laïka (premier être vivant envoyé en orbite, brûlée vive à bord du Spoutnik 2, en 1957) qui obsède Boris. La folie des hommes n’a donc pas de limites ! Inspiré d’une histoire vraie relatée dans un documentaire, Fusées évoque les incidences d’une déconnexion sociale, le poids de la solitude d’hommes partis d’URSS et de retour en Russie, de l’Histoire qui s’est jouée ici-bas sans eux. Puisse Elon Musk s’embarquer à son tour.

Enfin, comme dans tous les spectacles de la compagnie, la musique a la part belle. La metteuse en scène convoque celle des astres afin de mieux confronter notre petitesse à l’appel de l’immensité. Portées par Claudine Simon, les mélodies de Schubert, Bach ou Tom Waits accompagnent la dérive des astronautes dans leur gouffre existentiel. La pianiste excelle dans les accords cosmiques, y compris quand l’instrument se met à jouer tout seul. Nous voilà projetés dans une autre dimension. Pas besoin d’effets spéciaux ! Ici, il s’agit bien de dire, d’une manière allégorique, la survivance absolue de l’art, quasi sacré : « Malgré les difficultés, les fragilités, les crises, le théâtre même brinquebalant, transporte sa puissance et son pouvoir d’évocation », insiste Jeanne Candel.

Au Théâtre de l’Aquarium, le festival BRUIT continue jusqu’au 22 février, avec, cette année, des formes tout public : « Ici on met toutes nos forces à fabriquer un refuge pour la joie. Ici on bricole des abris pour le carnaval intérieur ».  Fusées illustre parfaitement cet état d’esprit, humble bien qu’ingénieux, inventif et profond. C’est pourquoi il suscite l’adhésion du public, jeune et mois jeune. Un spectacle familial à voir et revoir. Alors, on fait du bruit encore et encore !

Léna Martinelli


Site de La vie brève
Création collective de Jeanne Candel, Vladislav Galard, Sarah Le Picard, Jan Peters et Claudine Simon
Mise en scène et scénographie : Jeanne Candel, assistée de Marion Bois
Avec (en alternance) : Margot Alexandre, Suzanne Ben Zakoun, Vladislav Galard, Sarah Le Picard, Jan Peters, Marc Plas et Claudine Simon
Dès 6 ans

Théâtre de l’Aquarium • 2, route du champ de manœuvre • 75012 Paris
Du mercredi 28 janvier au dimanche 22 février 2026 (relâche du 9 au 15 février) : les mercredis à 14 h 30 et 19 h 30, les samedis à 18 heures, les dimanches à 15 heures 
Tarifs : de 5 € à 22 €
Réservations : en ligne • Tel. 01 43 74 99 61 • Mail

Tournée ici :
• Les 8 et 9 mars, L’Arc scène nationale, Le Creusot
• Les 13 et 14 mars, Le Grand R scène nationale, à La Roche-sur-Yon
• Du 17 au 19 mars, Théâtre de Lorient CDN
• Du 25 au 28 mars, TGP CDN, à Saint-Denis
• Le 9 avril, Théâtre des 2 rives, dans le cadre du festival Les Théâtrales Charles Dullin, à Charenton-le-Pont
• Les 14 et 15 avril, MAC de Créteil, dans le cadre du festival Les Théâtrales Charles Dullin
• Les 17 et 18 avril, Théâtre Jean-François Voguet, dans le cadre du festival Les Théâtrales Charles Dullin, à Fontenay-sous-Bois
• Du 21 au 30 avril, tnba théâtre national Bordeaux Aquitaine, CDN

Photos : En une et mosaïque 1 © Jean-Louis Fernandez  ; mosaïque 2 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

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