« Grito / Je crie », de Ximena Escalante, Nouveau Théâtre du Huitième à Lyon

« Grito / Je crie » © Elsa Rocher

Promenade dans le féminin

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Sylvie Mongin-Algan, qui n’aime rien moins que les compagnonnages, construit celui qu’elle a entrepris depuis 2011 avec l’auteur mexicaine Ximena Escalante et sa traductrice Adeline Isabel-Mignot dans une nouvelle création sensible et juste en tout point, « Grito / Je crie ».

Attardons-nous sur la bizarrerie du titre, d’abord en espagnol puis en français. Avant d’être offerte au public du N.T.H. 8, la pièce a été jouée à l’ambassade du Mexique à Paris dans une version bilingue pour quatre comédiennes, deux Françaises et deux Espagnoles. Elle retourne au Chili dès novembre. La pièce affirme ainsi ses racines et son public, tournés vers l’Amérique latine. À Lyon, elle est surtitrée en espagnol, à la fois pour atteindre des spectateurs hispanophones, mais aussi parce que cette dimension est, selon Sylvie Mongin-Algan, indispensable et donc revendiquée.

Ximena Escalante est une familière des mythes qu’elle visite à longueur d’écrits. Grito / Je crie semble s’en écarter, en tout cas n’y fait pas explicitement référence. Mais le parcours qu’elle propose dans les rôles attribués aux femmes et endossés par elles avec plus ou moins de soumission, plus ou moins de révolte, traverse, lui, les pays et les siècles. Il est universel.

L’écriture du texte, une succession de dialogues entre deux femmes interprétant des types différents à chaque fois, est très originale. Alizée Bingöllü et Anne de Boissy sont alternativement et réciproquement une mère et sa fille, une bru et une belle‑mère, une grand‑mère et sa petite‑fille, deux sœurs, deux amantes, deux amies, servante et maîtresse, etc. Ce faisant, elles explorent le grand continent des sentiments, amour, haine, rivalité, jalousie, désir, complicité, confiance, méfiance, soumission, admiration, mépris, etc. Ce pourrait n’être qu’un catalogue un peu fastidieux, or c’est incroyablement vivant. Les scènes, très courtes, s’enchaînent très rapidement, sans jamais peser. Pourtant, quoique les personnages n’aient pas véritablement le temps d’être installés dans une histoire, les relations sont si vives, les situations si criantes que l’identification opère. On se reconnaît, on retrouve des expériences vécues, les émotions surgissent : on est touché et on rit beaucoup, de nous, des autres…

Symbiose de l’écriture, de la mise en scène et du jeu

Sylvie Mongin‑Algan, en parfaite complice de l’écrivain, adopte elle aussi une mise en scène nerveuse et fluide, estompant les ruptures tout en veillant à la lisibilité. Les changements de personnage s’opèrent sans même qu’on y prenne garde, comme une évidence, et cela nécessite une extrême maîtrise. La personnalité attachante et le savoir-faire des comédiennes sont manifestement pour Sylvie Mongin-Algan le pivot de son travail, un point d’appui d’une grande fiabilité. Les atouts et le talent d’Anne de Boissy sont bien connus du public lyonnais et de la metteuse en scène avec qui elle partage des années d’expérience artistique commune. Et Alizée Bingöllü est une magnifique découverte dont la fraîcheur et la spontanéité répondent avec force à la gravité et à la présence d’Anne de Boissy. Elle tient son rôle avec aisance face à son aînée dont elle est ici souvent le double inversé. Les deux actrices jouent beaucoup du déguisement, une perruque ici, une étoffe là dont elles se parent, coiffure et vêtement étant une composante essentielle de l’univers des femmes. Comme elles évoluent d’un rôle à l’autre, ce sont ces seuls accessoires qui soulignent, très légèrement, le passage de l’un à l’autre.

Ces accessoires sont eux-mêmes partie intégrante d’un décor signé Carmen Mariscal. Un immense drapé blanc qui semble une toile de parachute dira les naissances comme des cachettes ou des draps ou des traînes de petite fille ou de princesse. La scénographe joue sur les contrastes noir‑blanc, légèreté et transparence des tulles contre tombé et chatoiement des soies. Elle fait descendre des cintres des miroirs ovales dans lesquels se mirer et à travers lesquels on peut voir de l’autre côté, reflets imprévisibles et changeants : elle nuance sa palette de la facette lunaire et aquatique du féminin.

Un bien beau spectacle, limpide et chargé d’images, d’histoires et de suggestions… 

Trina Mounier


Grito / Je crie, de Ximena Escalante

Création en français sous-titrée en espagnol

Traduction : Adeline Isabel‑Mignot

Le texte est publié aux éditions du Miroir qui fume / Manuel Ulloa (11 €)

Mise en scène : Sylvie Mongin‑Algan

Avec : Alizée Bingöllü et Anne de Boissy

Scénographie : Carmen Mariscal

Lumières : Yoann Tivoli

Son : Clément Vercelletto

Costumes : Clara Ognibene

Photos : © Elsa Rocher

Production : Les Trois‑Huit

Avec le soutien de la convention Institut français / Ville de Lyon et de l’ambassade du Mexique en France

Nouveau Théâtre du 8e • 22, rue du Commandant-Pégout • 69008 Lyon

www.nth8.com

04 78 78 33 30

Du 13 au 19 octobre 2016 à 20 heures, sauf samedi à 17 heures, mercredi à 16 heures, relâche le dimanche

Durée : 1 h 15

Tarif au choix de chacun : 0 €, 5 €, 10 €, 20 €, 50 € ou 100 €