« la Cerisaie », d’Anton Tchekhov, les Nuits de Fourvière à Lyon

« la Cerisaie » © Roxane Kasperski

Ô temps ! suspends
ton vol…

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Avec « la Cerisaie » proposée en amont du triptyque qui sera donné samedi à La Renaissance, les Nuits de Fourvière nous font découvrir par les yeux de Christian Benedetti un nouveau Tchekhov incroyablement vivant.

Cette Cerisaie que nous ne verrons pas se révèle le pivot, le centre de convergence de la pièce. C’est autour d’elle en effet que tout tourne, c’est pour elle que les différents personnages vont se réunir, toute une famille, domestiques et « habitués » compris. Le théâtre russe de cette époque reflète en effet un monde en voie de disparition où l’on pouvait encore faire peu de cas des réalités économiques et où cousins éloignés ou voisins étaient les bienvenus sur le domaine.

Lioubov, une femme généreuse, sincère, au tempérament ardent arrive donc dans la vieille demeure familiale accompagnée de son frère, un excentrique un peu ridicule, de sa jeune fille Ania, romantique comme on l’est à 17 ans, de sa fille adoptive, de ses domestiques. Ce qui s’ouvre à elle, c’est le territoire de l’enfance, ses souvenirs teintés de nostalgie. Elle y retrouve Lopakhine, ancien moujik devenu bourgeois qui l’alerte sur la situation financière désastreuse et tente de la convaincre de vendre pendant qu’il est encore temps. Mais le temps, voilà de quoi personne n’a conscience, voilà ce qu’on croit inépuisable et pourtant c’est ce qui court, invisible, sans qu’on puisse espérer le rattraper. Car personne n’est disposé à entendre le discours de vérité de Lopakhine, tout occupé aux retrouvailles, aux bavardages, aux soubresauts et aux désirs du cœur. Lioubov (qu’incarne avec beaucoup de finesse Brigitte Barilley) moins que quiconque, elle qui le devrait néanmoins puisque c’est d’elle que la décision doit venir, mais elle a toujours été légère, imprévoyante, joyeuse, c’est son charme. Et puis, elle a bien d’autres choses, et plus importantes, à penser, avec son amant volage, qui finalement la rappelle : doit-elle lui revenir ? Quant à Lopakhine, il continue à crier au feu avec une colère désespérée dont on mesurera toute la loyauté quand on découvrira à l’épilogue qu’il est le gagnant de la Cerisaie.

Comme du sable qui coule entre nos doigts

Alors qu’on joue à l’ordinaire Tchekhov en insistant sur les parenthèses et les points de suspension, sur un étirement du temps qui semble convenir à cette classe sociale délicieusement oisive, Christian Benedetti a pris le parti contraire d’accélérer la cadence. Les interprètes parlent à toute vitesse, ce qui déconcerte quelque peu l’oreille au départ : que disent-ils, donc ? Mais cela n’a finalement aucune importance. On s’habitue à ce brouhaha, à cette ambiance joyeuse, chaotique, typique des rassemblements familiaux et des effusions bruyantes qui les accompagnent. Au tout début de la représentation, lorsque Lioubov entre avec son équipage, une jeune domestique traverse en courant le plateau à la poursuite du chien virtuel qui tire sur sa laisse. Métaphore du temps, et de la pièce… Par la suite, le travail de ces acteurs sur la diction apparaît pour ce qu’il est : remarquable, précis. La belle langue de la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan nous est restituée dans toute sa subtilité, et le rythme haletant, loin d’atténuer ses richesses, ne nous la rend que plus présente.

Comment mieux dire la rage de vivre, la volonté de s’étourdir pour fuir la peur que ces corps qui se jettent l’un sur l’autre pour de fougueux et imprévus baisers ? Ou qui dansent une danse endiablée derrière le grand paravent de verre opaque ? Dans ce théâtre d’ombres, ce sont bien des hommes et des femmes en détresse qui se lancent à corps et à cœur perdus dans une fébrilité joyeuse, pressés de prendre ce qu’ils peuvent encore attraper d’étincelles de vie.

Cette énergie à fleur de peau est palpable dans le jeu des comédiens. Ils dansent comme ils pleurent, avec une sincérité, une justesse qui suscitent l’émotion et nous les font ressentir comme des frères et sœurs. Outre la direction d’acteurs, très exigeante pour les comédiens, tirée au cordeau par le metteur en scène Christian Benedetti (lui-même incarnant un Lopakhine changeant, complexe, écartelé entre des aspirations contradictoires), cette mise en scène au rythme effréné rétrécit l’espace-temps, nous fait paraître cette Cerisaie bien proche de nous. Si la Cerisaie, c’est la Russie qui se délite, ce sont aussi nos racines qui partent en miettes, un monde qui s’effondre. Et nous en sommes bouleversés. 

Trina Mounier

Lire aussi « Trois sœurs »

Lire aussi « Oncle Vania »

Lire aussi « la Mouette »


La Cerisaie, d’Anton Tchekhov

D’après la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan

Mise en scène : Christian Benedetti

Avec : Brigitte Barilley, Alix Riemer, Hélène Vivies, Philippe Crubezy, Christian Benedetti, Antoine Amblard, Laurent Huon, Lise Quet, Nicolas Buchoux, Hélène Stadnicki, Jean‑Pierre Moulin, Christophe Carotenuto

Assistante à la mise en scène : Laure Grisinger

Lumière : Dominique Fortin

Régie générale : Cyril Chardonnet et Laure Grisinger

Production : Théâtre-Studio

Coproduction : les Nuits de Fourvière, Pôle culturel d’Alfortville

Avec le soutien de la direction régionale des affaires culturelles d’Île-de-France, ministère de la Culture et de la Communication, du conseil régional d’Île-de-France, du conseil départemental du Val-de-Marne et de la ville d’Alfortville

Avec l’aide à la création de l’A.D.A.M.I. / l’aide à la production de la D.R.A.C. Île-de-France / la participation artistique de l’E.N.S.A.T.T.

Photo : © Roxane Kasperski

Les 22, 23 et 24 juin 2015 à 20 heures

Tarifs : 22 € | 17 €

Théâtre de la Renaissance • 7, rue Orcel • 69600 Oullins-Lyon

Tél. 04 72 39 74 91

www.theatrelarenaissance.com

Dans le cadre des Nuits de Fourvière 2015

www.nuitsdefourviere.com

et aussi Intégrale Tchekhov, la Mouette, Oncle Vania, les Trois Sœurs samedi 27 juin 2015 à 15 heures

Tournée :

  • Pôle culturel d’Alfortville – 7 novembre 2015
  • Théâtre national de Toulouse – 24 novembre au 5 décembre 2015
  • Théâtre de Beauvaisis, scène nationale de l’Oise en préfiguration de Beauvais – 11 décembre 2015
  • Théâtre-Studio, Alfortville – janvier-février 2016