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« La Tendresse », Julie Berès, Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon

Être un homme !

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Second volet d’un diptyque commencé avec « Désobéir », qui explorait les chemins de quatre jeunes filles pour s’émanciper, « La Tendresse » nous propose de réfléchir sur l’identité masculine. Une belle réussite.

On retrouve la même énergie irrésistible dans les deux spectacles de Julie Berès, la même impression d’un tsunami qui passe, ponctué de moments d’émotion brute, grâce à l’utilisation de chorégraphies très chorales, très contemporaines, notamment à base de battles.

Cela est parfaitement maîtrisé par des comédiens, dont certains sont danseurs, comme Natan Bouzy, dont le solo classique sur pointes émerveille et bouleverse (on pense évidemment à Billy Elliot de Stephen Daldry), ou encore Bboy Junior dans ce qui semble des improvisations géniales, et aussi Charmine Fariborzi déjà remarquée dans le premier volet et qui joue les intruses dans ce monde de garçons.

Mais le décor n’est pas le même : celui de Désobéir se réduisait à un espace clos par un grand mur noir ; celui de La Tendresse est encombré de rochers, toits de garages, ruelles mal éclairées, tout un ensemble de volumes sombres sur lesquels bondir, se jucher, par où s’échapper, montrer sa force et sa dextérité, qui évoqueront tour à tour des lieux fantasmés des jeunes gens.

Rappelons que pour écrire La Tendresse – tout comme Désobéir – Julie Berès a passé des mois à enregistrer des jeunes gens venus d’horizons très différents, les écoutant, sélectionnant leurs propos pour constituer un matériau (une collecte réalisée en collaboration avec Alice Zeniter, Kevin Keiss, et Lisa Guez).

Un contrepoint sensible

Désobéir insistait sur la nécessité d’une rébellion. La Tendresse apporte un contrepoint sensible, comme un signe d’apaisement nécessaire. L’exact inverse, en somme. Ces jeunes hommes partent de loin : leur inconscient est encombré d’injonctions à être forts, insensibles ; des hommes fabriqués pour la guerre et la mort. L’une des toutes premières séquences de la pièce montre ces soldats en treillis et casqués tomber lourdement ; ces jeunes vies fauchées, ces espoirs désespérés pour sortir un camarade d’un bourbier. Bouleversant !

Alors, bien sûr, avec de telles images, la rencontre entre homme et femme devient difficile. Cela, aussi, sera évoqué sans aucun discours. Car rien n’est asséné, juste suggéré, comme une fatalité ancrée bien profondément. On pourrait parler des heures de ce spectacle, tant il est riche, même et surtout quand il rappelle et répète les clichés qu’on entend partout et dont il est si difficile de se défaire.

Un élément est essentiel à ce tableau : alors que les jeunes femmes avaient des parcours différents, présentés isolément, souvent sous forme de confession face public, les garçons sont, eux, plutôt en bande, ils se battent, se pourchassent, se jettent dans l’action collective, se soutiennent entre eux.

La Tendresse fait parler les corps, mais les bouches aussi : ces jeunes disent tout, avec pudeur, sans fausse honte, avec sincérité et sans détour sur les premières fois, sur l’épreuve du consentement, sur ce continent inconnu qui fait peur, sur la sexualité. Derrière les mots hésitants ou bravaches, on comprend beaucoup de souffrance et un immense besoin de tendresse.

Quel beau travail que La Tendresse !Quelle belle découverte, intelligente et généreuse ! Un grand moment de théâtre nécessaire. 🔴

Trina Mounier


La Tendresse, de Julie Berès

Cie Les Cambrioleurs
Conception et mise en scène : Julie Berès
Avec : Bboy Junior, Natan Bouzy, Charmine Fariborzi, Alexandre Liberati, Tigran Mekhitarian, Djamil Mohamed, Romain Scheiner, Mohamed Seddiki
Écriture, dramaturgie : Kevin Keiss, Julie Berès et Lisa Guez, en collaboration avec Alice Zeniter
Chorégraphie : Jessica Noita
Référentes artistiques : Alice Gozlan, Béatrice Chéramy
Scénographie : GouryLumière : Kelig LebarsSon :Colombine Jacquemont
Costumes : Caroline Tavernier, Marjolaine Mansot

Théâtre de la Croix-Rousse • Place Joannès Ambre • 69004 Lyon
Du 9 au 13 mai 2023
Billetterie : 04 72 07 49 49 ou en ligne

À découvrir sur Les Trois Coups :
Désobéir, Julie Berès, par Trina Mounier
Sous les visages, de Julie Berès, par Andrée Lechat

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