« Lancelot du lac », de Florence Delay et Jacques Roubaud, Théâtre national populaire à Villeurbanne

« Lancelot du lac » © Michel Cavalca

Un beau livre d’images

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

C’est déjà le cinquième épisode de cette quête du Graal, l’œuvre fleuve signée Florence Delay et Jacques Roubaud, dont se sont emparés Christian Schiaretti, directeur du T.N.P. et Julie Brochen qui faisait là ses adieux au T.N.S. Collaboration remarquable de deux metteurs en scène, de deux troupes pour un travail au long cours.

Avec le départ de Julie Brochen du T.N.S. et la baisse des subventions, il est probable que ce cinquième enfant soit le dernier. Le projet, en effet, est colossal, son coût aussi… Quand le rideau tombera, ce sera sur ces mots d’Arthur : « Je suis triste… », paroles dont on ne peut qu’entendre le double sens. C’est en effet dommage, car de chapitre en chapitre, les mises en scène un peu raides du début se sont allégées, ont pris de la distance et du souffle. Le souci d’une forme si respectueuse de l’histoire et du texte qu’elle en était guindée, réduite aux deux dimensions des toiles du Moyen Âge, s’est enrichi d’une liberté qui s’est renforcée au fur et à mesure, du regard impertinent de l’homme d’aujourd’hui sur son passé et sa culture. Ce Lancelot du lac n’est pas seulement un joli conte avec magiciens, fées, enchantements et bizarreries.

La pièce s’ouvre devant les fameux panneaux peints « à la manière » des enluminures médiévales qui ont servi de décor (avec les tentes guerrières et les hauts murs des châteaux forts) aux précédentes aventures des chevaliers de la Table ronde. Le scribe (talentueux Fred Cacheux), qui a suivi toute l’histoire depuis ses débuts, prend note, sous la dictée de Merlin l’Enchanteur, et nous conte tous les évènements que nous avons besoin de connaître pour nous repérer dans cet enchevêtrement de personnages et d’éléments réalistes et imaginaires. C’est là un des plus beaux moments de ce Lancelot. Moqueur et farceur, Merlin apparaît, disparaît, se cache dans un des portraits des panneaux : c’est François Chattot, par vidéo interposée, qui lui prête sa voix pour un discours énigmatique tout en jongleries logiques destinées à donner le vertige. Puis Viviane entre en scène et se livre à une joute véhémente avec Merlin, cherchant à le convaincre que Lancelot, qu’elle a, nourrisson, enlevé à sa mère et tenu au secret ensuite, doit rester encore avec elle sous le lac.

Batailles, fées, merveilles et farces

Tous ou presque tous les éléments sont réunis : Viviane aime son fils volé d’un amour démesuré ; Lancelot va s’émanciper et courir vers son destin de chevalier, rencontrer dès lors le Roi et sa femme Guenièvre, avec laquelle il vivra une passion réciproque et impossible (mais non chaste !). Les rebondissements s’enchaînent, entre batailles, sièges et leur ennui, rencontres dans des forêts de biches aux formes féminines, de chevaliers marchant avec une épée en travers du corps et s’exprimant par énigmes et de fées piaillant comme une armée de petites filles à la sortie de l’école. Les dialogues sont savoureux, rapides, les conséquences des actes toujours inattendues.

D’autant plus que Florence Delay et Jacques Roubaud sont allés déterrer des péripéties fort mal connues, comme l’amour fou que voue l’ennemi juré d’Arthur, Galehaut, au beau Lancelot, sentiment si puissant que ce redoutable seigneur en passe de remporter la victoire ne s’appartient plus et fera allégeance à Arthur en échange d’une nuit avec le chevalier blanc. Pendant ce temps, ce qu’on oublie aussi, c’est que Arthur, de son côté, succombe aux charmes d’une enchanteresse qui se trouvera être sa sœur Morgane… Dans ce monde-là, les valeurs de fidélité sont joyeusement enfreintes sous couvert de maléfices et d’envoûtements !

Ainsi donc, on est pris par toutes ces actions en cascade, ces aventures guerrières et amoureuses, même si l’on peut regretter que l’émotion soit la grande absente du spectacle. On s’amuse, on rit, on est tendu pour comprendre les ressorts de l’histoire, mais les réactions des personnages, jouets du destin, semblent tellement aléatoires qu’ils ne nous touchent pas. Seule la tristesse du Roi Arthur, interprété subtilement par Xavier Legrand, en toute fin du spectacle, est réellement perceptible. Face à lui, Lancelot, auquel Clément Morinière prête sa haute stature et son physique de Viking en héros séducteur malgré lui, et Guenièvre, à laquelle Jeanne Cohendy ne confère malheureusement que peu d’âme, les yeux constamment écarquillés, l’air de ne rien saisir de ce qui arrive.

Et toute une pléiade d’acteurs plutôt à l’aise sur le plateau et qui donnent l’impression d’une vraie troupe. Mais l’humour qui surgit dans le texte comme dans la mise en scène (ah ! les sensuelles naïades traversant la scène à la nage à grand renfort d’éclaboussures !) fait oublier que ces héros ne nous émeuvent pas beaucoup. Et c’est ce qui fait, avec la beauté somptueuse des costumes, l’intelligence d’un décor aux multiples possibilités et la science de l’espace scénique qui est la marque de Schiaretti, de ce Lancelot un vrai spectacle populaire et brillant. 

Trina Mounier

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Lancelot du lac, de Florence Delay et Jacques Roubaud

5e pièce du Graal Théâtre

À voir en famille à partir de 12 ans

Création T.N.P. / T.N.S.

Mise en scène : Julie Brochen et Christian Schiaretti

Avec : Muriel Inès Amat **, Laurence Besson *, Olivier Borle *, Christophe Bouisse, Fred Cacheux **, Jeanne Cohendy, Marie Desgranges **, Julien Gauthier *, Damien Gouy *, Antoine Hamel **, Ivan Hérisson **, Xavier Legrand, Maxime Mansion *, David Martins **, Clément Morinière *, Juliette Plumecocq‑Mech, Yasmina Remil *, Juliette Rizoud *, Hugues de la Salle, Julien Tiphaine *, Clémentine Verdier *

Avec la participation de François Chattot

* Comédiens de la troupe du T.N.P.

** Comédiens de la troupe du T.N.S.

Scénographie et accessoires : Fanny Gamet, Pieter Smit

Lumières : Olivier Oudiou

Costumes : Sylvette Duquest, Thibaut Welchlin

Coiffures, maquillages : Catherine Nicolas

Son : Laurent Dureux

Vidéo : Hubert Pichot

Masques : Erhard Stiefel

Assistant à la mise en scène : Hugues de la Salle

Photo : © Michel Cavalca

Coproduction : Théâtre national populaire, Théâtre national de Strasbourg

T.N.P. • 8, place Lazare-Goujon • 69100 Villeurbanne

Réservations : 04 78 03 30 00

www.tnp-villeurbanne.com

Du 11 au 21 décembre 2014 à 20 heures, le dimanche à 16 heures, relâche le lundi

Durée : 2 heures

24 € | 18 € | 13 € | 11 € | 8 €

Offre spéciale Noël en famille les samedi 20 et dimanche 21 décembre à partir de 3 personnes : 13 € la place adulte, 8 € la place enfant