« le Dépeupleur », de Samuel Beckett, Théâtre Sorano à Toulouse

le Dépeupleur © Fabrice Burgy le Dépeupleur © Fabrice Burgy

L’implacable logique de l’absurde

Par Diane Launay
Les Trois Coups

À l’occasion du « Festival Beckett à l’Athénée » 2008, Michel Didym reprend « le Dépeupleur » de Beckett, créé en 1996. Une pièce relativement peu connue, en comparaison des « standards » du répertoire beckettien. Une œuvre pourtant extraordinaire, à découvrir absolument.

Beckett est généralement situé en tant que « poète de l’absurde ». Cela dit, reste à savoir et à éprouver ce que signifie, dans le fond, cette qualification commune. Pour le poète, l’absurde n’est pas nécessairement l’absence de logique, de rationalité ou de justification. Dans le Dépeupleur, Beckett décrit ainsi un univers parfaitement régi, jusque dans ses détails les plus minutieux, par des lois et des codes. Chaque aspect de l’environnement ou de l’atmosphère semble explicable et prévisible. Un regard, un changement de température, une attitude sont nécessairement le résultat attendu d’un ordre mécanique, général et immuable, hors du temps et de l’histoire, étranger à l’avènement possible de l’évènement.

Ce monde clos énigmatique est propice, pour le spectateur, à toutes les paraboles et à tous les fantasmes : s’agit-il d’une fourmilière, d’une cellule biologique, d’un purgatoire, d’un état fasciste ? Fonctionne-t-il à échelle astronomique ou microscopique ? Le texte entretient volontairement le mystère et diffuse une inévitable angoisse. L’absurde n’y apparaît pas comme l’absence de logique, mais comme l’absence de sens.

Peut-être révèle-t-il tout simplement à l’homme l’existence d’une dynamique naturelle qui fonctionne, ce qui paraît inconcevable, dans l’absence de sens. L’homme cherche partout du sens : ainsi, nous bâtissons ce que nous croyons être notre moi sur des échafaudages qui, peut‑être, n’ont pas d’autre réalité que celle de notre imaginaire. Pris par d’implacables logiques que nous ne maîtrisons pas, nous tentons malgré tout d’affirmer notre personnalité et notre libre arbitre, nous voulons exister en tant que sujets uniques, sans jamais pourtant être sûrs d’y parvenir vraiment. Peut-être est-ce la triste révélation de ce genre de paradoxes qui fonde, entre autres, la « poétique de l’absurde ».

Alain Françon et Michel Didym ont choisi de laisser au texte toute sa part énigmatique, en évitant d’y superposer une interprétation, un parti pris, une sorte de dénonciation politique. La mise en scène ne se présente pas comme une tentative de réduire ou de contraindre le texte, elle lui donne au contraire de l’air, du souffle et de l’espace. Elle se saisit délicatement de l’œuvre, comme on le ferait d’un paquet fragile à déballer avec précaution.

Quant au jeu de Michel Didym, tout en retenue, tamisé, il est pleinement au service du texte et des mots. Les inflexions de la voix, le débit, les suspensions de la respiration permettent au spectateur de suivre chacune des ciselures du texte : le comédien se fait le vecteur de la langue précise, incisive, sourdement rythmée et musicale de Beckett. Le fil se déroule, la confusion s’insinue, légère et troublante, sans excès. Michel Didym n’incarne pas charnellement, de manière sanguine, un personnage. Il fait bien plus que cela : il est voix et présence, écho troublant et lunaire d’on ne sait quel espace subatomique, inquiétant et étrangement familier. 

Diane Launay


le Dépeupleur, de Samuel Beckett

Cie Boomerang

Administrateur : Jean Balladur

Chargé de la communication, photographie : Fabrice Burgy

Chargé de production : Axelle Heuzé

Mise en scène : Alain Françon

Avec : Michel Didym

Scénographie : Jacques Gabel

Lumière : Joël Hourbeigt

Création sonore : Gabriel Scotti

Costume : Danick Hernadez

Assistante : Anne Marion‑Gallois

Théâtre Sorano • 35, allées Jules‑Guesde • 31000 Toulouse

Réservations : 05 34 31 67 16

Bus nº 1, arrêt Jardin‑Royal, bus nº 24, arrêt Ozenne

Métro : Carmes ou Palais‑de‑Justice (ligne B)

Du 14 au 18 octobre 2008, les mardi, mercredi et jeudi à 20 heures, les vendredi et samedi à 21 heures

Durée : 1 h 10

De 9 € à 19 €

Le Dépeupleur sera en tournée à Rouen, du 20 au 22 octobre 2008, au Théâtre des Deux-Rives, centre dramatique régional de Haute-Normandie, ainsi qu’à Paris, du 5 au 20 décembre 2008, au Théâtre national de la Colline