« Jungle book » de Robert Wilson, Les Nuits de Fourvière, Théâtre antique de Lyon

jungle_book_bandea_jungle_loup © lucie_jansch « Le Livre de la jungle», de Robert Wilson ©Lucie Jansch

« Le Livre de la jungle » illustré par Bob Wilson

Par Juliette Nadal
Les Trois Coups

L’immense metteur en scène américain Robert Wilson crée une adaptation du roman de Rudyard Kipling à la manière d’un livre d’images animé et chanté. En ce 1er juin des Écritures théâtrales pour la jeunesse, Mowgli ouvre donc les Nuits de Fourvière, et fait son apparition dans une jungle très esthétique : un parti pris audacieux.

Robert Wilson n’en est pas à sa première création autour d’un récit destiné aux enfants. Après Peter Pan, voici le Livre de la jungle. L’idée est venue au cours d’une discussion avec l’actuel directeur du Théâtre de la Ville de Paris, Emmanuel Demarcy-Mota, très attentif aux questions d’éducation artistique et culturelle. Engagé auprès de l’ANRAT (Association Nationale de Recherche et d’Éducation Théâtrale) dont il est le président, ce dernier milite en faveur des créations à destination des jeunes, couramment suspectées d’être des œuvres bas de gamme, niaises et pleines de facilités. Robert Wilson fait lui aussi le choix de s’adresser à l’intelligence et à la sensibilité des enfants.

L’histoire fascinante de ce petit d’homme élevé par les loups, éduqué par une panthère et un ours, puis rejeté par les hommes, est bien connue des petits. Principalement via le dessin animé de Walt Disney, dont il est sorti une adaptation filmique très réaliste en 2018. Robert Wilson prend le contrepied et propose une version hyper esthétique, pleine de clins d’œil aux univers artistiques fréquentés par les enfants.

Pop up

Sur le plateau du théâtre antique de Fourvière, les tableaux se succèdent comme autant de pages d’un livre illustré, dont la peinture serait la lumière, et les dessins les lignes formées par les objets et les silhouettes ultra stylisées des personnages. La lumière et les éléments de décor se renouvellent à chaque nouveau tableau et travaillent la profondeur de champ de l’espace scénique dans l’esprit des livres pop up. Les frises géométriques, glissées latéralement ou verticalement sur le plateau, ainsi que la gestuelle minimale et répétitive des acteurs, peuvent se lire comme les figures de papier découpé qui animent ces livres pour enfants.

jungle_book_bandea_jungle_loup © lucie_jansch
« Le Livre de la jungle», de Robert Wilson ©Lucie Jansch

L’histoire s’effeuille au gré du récit mené par l’éléphante Hathi. Vêtue d’une grande robe blanche, la pupille enfantine se balançant sur son rocking chair est comme cette grand-mère qui ouvre les livres de contes, le soir, à la nuit tombée. Un archétype, en somme, de la narratrice. Tandis qu’elle déroule les aventures de Mowgli, les personnages se figent puis se mettent à chanter et danser, créant une alternance entre récit et musique qui inscrit le Livre de la jungle revu par Wilson dans la lignée des contes musicaux : autre clin d’œil à l’univers culturel des enfants.

Broadway à la sauce Tex Avery

L’écriture de la partition musicale a été confiée aux deux sœurs formant le duo insolite CocoRosie. Leur collaboration avec Robert Wilson n’est pas nouvelle et aboutit ici à une façon originale de composer le conte musical. Alors que Prokoviev, dans Pierre et le loup, avait donné une identité sonore à chacun des personnages en faisant correspondre chacun avec un instrument, ici, ce sont les styles musicaux qui varient et se déclinent sur le mode des numéros de chants, entre tradition du cabaret (vers laquelle nous dirigent les lettres en néons vert fluo qui écrivent JUNGLE sur le rideau de scène en début de spectacle) et comédie musicale style Broadway.

Comment ne pas penser aux créatures de Tex Avery en regardant le maquillage et les costumes qui parent le corps des acteurs ? Faux cils infinis cernant un regard outrageusement agrandi, griffes démesurées matérialisées par des ongles immenses vernis de rouge, bêtes sauvages habillées comme des humains : voici l’univers cartoonesque farfelu du créateur célébrissime. Clin d’œil encore. Et décalage.

Robert Wilson s’amuse, convoque des références, les superpose : la sublime Bagheera dans sa robe de velours noir, sensuelle comme une chanteuse de Broadway, porte la coiffe de Catwoman ; les Tshirts de Père Loup et Mère Loup reprennent les couleurs et les motifs des habits de super héros ; Baloo et Kaa ont le visage grimé de blanc comme des clowns. Le metteur en scène mélange et déjoue les attentes.

Il ne s’agit pas d’une comédie musicale. Ni les chants ni la danse ne sont mis au premier plan. Pas plus que la lumière, les décors, les costumes ou la fable. Wilson organise un monde éclectique et élégant, loin des propositions tonitruantes et surexcitées souvent servies aux jeunes sur les petits et grands écrans. Ici, le regard et les oreilles ont le temps d’apprécier la beauté d’un spectacle soigné, qui se présente comme un hommage à l’univers culturel des enfants, dans le plaisir de la recréation. 

Juliette Nadal


Jungle book, de Bob Wilson et Cocorosie

D’après le roman de Rudyard Kipling

Mise en scène, décors et lumière : Bob Wilson

Musique et paroles : CocoRosie

Costumes : Jacques Reynaud

Metteur en scène associé : Charles Chemin

Collaboration à la scénographie : Annick Lavallée-Benny

Collaboration à la création costumes : Pascale Paume

Design sonore : Nick Sagar

Design Maquillage : Manuela Halligan

Direction musicale : Douglas Wieselman

Avec : Aurore Deon, Naïs El Fassi, Yuming Hey, Roberto Jean, Jo Moss, Olga Mouak, Nancy Nkusi, François Pain-Douzenel, Gaël Sall

Durée : 1 h 15

À partir de 6 ans

Théâtre antique de Fourvière à Lyon, dans le cadre des Nuits de Fourvière

Les 1er, 2 et 3 juin à 21 h 30

Tournée :


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Entretien avec Emmanuel Demarcy-Mota, par Cédric Enjalbert