« Mangeclous », d’Albert Cohen, Le Toboggan à Décines

Mangeclous-Albert-Cohen-Olivier-Borle © Julie Cherki © Julie Cherki

Démesuré, truculent, héroïque 

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Albert Cohen a quelque peu disparu des affiches. Pourtant, quelle plume et quel portraitiste d’une société disparue ! Olivier Borle s’empare avec brio d’un roman particulièrement riche et vivant, « Mangeclous ». Avec une bande d’acteurs brillantissimes qui ne boudent pas leur plaisir.

Exigeant, tenace, têtu, Olivier Borle travaille toujours une œuvre par cercles concentriques sur plusieurs années. Il vient de monter Mangeclous et la Lioncesse, qu’il a adapté pour le jeune public auprès duquel le spectacle fait mouche. Et il s’avance petit à petit du roman emblématique de l’auteur, Belle du Seigneur. Avec la volonté de faire entendre la langue de l’écrivain, si savoureuse, si truculente, tout en faisant ressortir son pouvoir théâtral.

Ainsi, réussit-il à rassembler une distribution impeccable (Estelle Clément-Belaem, incroyable dans le rôle-titre ; Antoine Besson en Salomon-le-microbe ; Jessica Jargot qui interprète le narrateur, puis Ariane, si belle et si sotte ; David Mambouch en Solal ; Mickaël Pinelli, Gérald Robert-Tissot pour ne citer qu’eux). Ils ont chacun leur heure de gloire avec un solo sur le plateau, occasion de dire une des envolées chères à Cohen : sur l’amour des mères et des épouses si supérieur à celui des maîtresses ; sur l’enfer plus souriant aux malchanceux que le paradis, repaire de femme laides et bienfaisantes ; sur la persécution des Juifs et les déclarations vengeresses qui ne seront pas suivies d’effet ; sur la famille séfarade…

Cohen dépeint avec une pointe acérée ce petit monde d’hommes bousculés par la vie, toujours prêts à s’enflammer pour mieux se cacher dans un trou de souris. Il en montre les petitesses comme le grand cœur. Oui, ils sont gourmands, voire goinfres d’argent comme de bonne chère. Oui, ils mentent comme des arracheurs de dents, mais à cause de ces défauts-même, Cohen les aime parce qu’ils sont une incarnation formidable d’humanité.

Un concentré d’humanité

Cette tendresse pour ces personnages s’explique par la part autobiographique du roman : comme eux, il est venu de Grèce, a vécu à Marseille avant de s’installer au siège de la Société des Nations à Genève. Nous voyagerons à sa suite dans un beau roman d’aventures qui progresse à coups de rencontres improbables, de trésor caché et de déguisements : une embarcation de fortune, faite de quelques planches montées sous nos yeux deviendra plus tard le port de la cité phocéenne, puis la façade ou les couloirs de la SDN. Au cours de ce voyage rocambolesque, ils rencontreront des mondes différents sans jamais se départir d’un culot formidable.

Mangeclous-Albert-Cohen-Olivier-Borle © Julie Cherki
© Julie Cherki

Albert Cohen n’est pas politiquement correct, il est drôle, insolent, féroce parfois. Il déploie avec malice des propos misogynes, brosse des caricatures de juifs issus de quartiers populaires, se moque enfin de ce monde prétentieux des ambassadeurs, dont il connaît la petitesse bornée et suffisante. C’est un régal.

Outre la remarquable adaptation, la mise en scène, vive et dynamique, encore revigorée par la musique de David Mambouch, fait vivre cette épopée à toute allure, d’autant qu’elle s’appuie sur des comédiens, dont on ressent le plaisir à incarner ces héros du quotidien. On a donc envie de saluer cette troupe d’acteurs et ce metteur en scène tout dévoués à faire entendre un auteur magnifique. 

Trina Mounier


Mangeclous, d’après Albert Cohen

Publié chez Gallimard

Adaptation et mise en scène : Olivier Borle

Le Théâtre Oblique

Avec : Mathieu Besnier, Antoine Besson, Clément Carabédian, Estelle Clément-Belaem, Étienne Diallo, Bastien Guiraudou, Jessica Jargot, David Mambouch, Mickaël Pinelli-Ancelin, Gérald Robert-Tissot

Musique : David Mambouch

Scénographie : Benjamin Lebreton

Lumière : Manuella Mangalo

Costumes : Alex Costantino

Assistante à la mise en scène : Margot Théry

Régie : Julie Guittier-Benito

Production et administration : Marina Dubroca

Durée : 3 heures

Le Toboggan • 14 avenue Jean Macé • 69150 Décines Charpieu

Les 20 et 21 janvier à 14 h 30 (représentations professionnelles à huis clos)

Réservations : 04 72 93 30 12

Tournée :

  • Du 29 au 31 juillet 2021, Mostra Teatrale (Corse)
  • Les 12, 13 et 14 janvier 2022, Théâtre de la Renaissance, à Oullins (69)
  • Les 3 et 4 février 2022, Théâtre du Parc, à Andrézieux-Bouthéon (42)
  • Le 12 février 2022, Théâtre Jean Vilar, à Bougoin-Jallieu (38)
  • Le 19 mars 2022, Toboggan, à Décines-Charpieu (69)

À découvrir sur Les Trois Coups :

Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, par Trina Mounier