Pas fada de data
Léna Martinelli
Les Trois Coups
« Fantaisie anthropologique sur l’espèce humaine à l’ère numérique ou à l’âge des nouveautés », « Monde nouveau » nous ramène au point zéro de l’histoire : le totalitarisme. Une traversée saisissante mais éprouvante de notre époque actuelle, qui insiste sur l’urgence de se mobiliser sans parvenir à insuffler l’énergie nécessaire. Une dystopie plombante, par excès de formalisme, dont on ressort essoré·e.
La pièce d’Olivier Saccomano met en scène des femmes et des hommes contemporains, figurants anonymes de l’Histoire. Installé·es dans leur case ou jamais loin (un espace fonctionnel avec uniformes et plante artificielle), les personnages gèrent comme ils peuvent un quotidien saturé d’innovations technologiques. Malgré les promesses de progrès, ielles sont pris au piège d’une machine infernale et détraquée qui privilégie la data à la vie : le temps manque, les robots calculent, la précarité règne, le formatage des cerveaux dérègle la vie humaine, l’angoisse galope.
Chaos sous contrôle
Devant l’ampleur des crises, les autorités entreprennent alors de rétablir l’ordre. On salue l’avènement de « hiérarchies plates ». Or, tout laisse à penser qu’une dictature s’installe : « Vos données sont NOS données ». D’ailleurs, K1, K2, K3, K4, K5 et K6 finissent bientôt enrôlés comme « agents de combats » au service d’une « monarchie opérationnelle ». Une guerre qui n’a pas de nom ! Guidée par un agent d’entretien, cette armée de fortune va faire bloc et se rebeller, jusqu’à un procès. La Révolution semblait en marche, mais nous voilà ramené·es en 1789.
L’Histoire est souvent présente dans le travail du tandem. Dans sa dernière pièce, un coup de cœur (lire la critique), la femme de l’Institut Ophélie se retournait sur un siècle d’images et de fantômes. Et si remonter le temps nous permettait d’habiter autrement nos sociétés ? Tirer les leçons du passé est en effet indispensable pour éviter de répéter les mêmes erreurs. Inspirés par Kafka (le Procès) et Chaplin (les Temps modernes), Olivier Saccomano et Nathalie Garraud décortiquent donc les mécanismes du pouvoir en saisissant quelque chose de notre époque, un point de bascule, et en éclairant par la mise en perspective. Du néolibéralisme surgit un fascisme qui nous replonge dans les années de plomb.
« Bataille du temps et de l’espace »
Car le duo revendique une démarche politique : selon eux, les richesses explosent, la connaissance se déploie à l’échelle planétaire et pourtant le monde se rétrécit, accaparé chaque jour un peu plus par une toute petite minorité de possédant·es. Appliqué·es à imposer leur doctrine capitaliste, les puissant·es technocrates conditionnent l’humanité à sa finitude. Comment conjurer cette disparition programmée, comment changer de paradigme ? Le progrès ne se résume pas aux nouvelles technologies, nouveaux produits, nouveaux projets…


Monde nouveau soulève bien des questions et la dramaturgie défend des points de vue intéressants, tel celui du philosophe Grégoire Chamayou, qui analyse la stratégie néolibérale déployée à l’échelle de plusieurs générations comme une volonté de dissoudre petit à petit la question « macro » du choix de société dans une organisation fondée sur le micro-choix individuel. Résultat : rupture de la chaîne sociale, autrement dit délitement.
Hélas, trop peu de pistes sont explorées. Surtout, la réception de la pièce est une véritable épreuve pendant la première moitié du spectacle, qui aurait pu être synthétisée. Pour faire ressentir l’oppression d’une société vide de sens et animée par des cerveaux formatés, la mise en scène force effectivement le trait et les interprètes sont dirigé·es à flux tendus, comme des pantins.
La grande roue de l’histoire
Azimuté·es, hystériques, des clones débitent un texte incompréhensible, dans une chorégraphie ridicule qui reprend nos gestes quotidiens : pianotage, scroll, pose de selfie et autres comportements stéréotypés… Perruques et masques contribuent au malaise. Les nombreux cadres mobiles recomposent sans cesse l’espace, à la manière d’écrans. Si cette mise en abîme traduit bien notre aveuglement face aux effets du tout numérique et la tentation du narcissisme, l’aspect répétitif suscite l’ennui.



Enfin, après une heure de litanie (« les mots ne comptent pas vraiment », précise l’auteur), la pièce tente de nous faire comprendre les processus d’emprise et d’embrigadement, avec des listes plus compréhensibles : « surveillance, surréalisme, surendettement, sursis, surarmement, sur Mars… ». Avec la réappropriation du langage, les protagonistes retrouvent la capacité de raisonner et une once de libre expression. Après les critiques (notamment et dans le désordre) d’une vie sous algorithmes, d’une consommation effrénée, de la standardisation et optimisation à tout prix, quelques figures militantes émergent : agricultrice, infirmier, professeur en colère. On passe de l’agitation à de la pensée en mouvement, ou plutôt du conceptuel au didactisme.
L’énergie du désespoir
À l’image des thèmes, les références abondent, à commencer évidemment par la série Black Mirror, mais également 1984 d’Orwell, ou encore Racine, dont des extraits sont cités. Bonne idée que le choix d’une comédienne noire, dans le rôle d’Alice K., pour dénoncer l’asservissement moderne. Après avoir dormi, elle fait du ménage, au sens propre et figuré. Loin du Pays des merveilles, la Belle n’est pas dans un conte et il y a du boulot ! C’est elle qui fait bouger les choses. Concernant la triste réalité, on reconnaît Donald Trump, Giorgia Meloni et Javier Milei. Une tête coupée et le cri du peuple « Pas de brioches ! » nous projettent au siècle des Lumières.
Olivier Saccomano et Nathalie Garraud sont prolifiques et érudits. Ils cherchent à inventer des « pièces-monde », chacune avec son fonctionnement propre, « aussi absurde soit-il ». Ils parlent de « farce » à propos de Monde nouveau. Quelques éclats d’humour noir se nichent dans les interstices, sauf que c’est trop cynique pour en rire. En dépit de ses qualités, le spectacle nous tient donc à distance. Plombant, confus, pessimiste, froid, il n’incite vraiment pas à l’action, d’autant plus que, dans le tableau final, la promesse de Grand Soir tourne court. Dommage !
Léna Martinelli
Monde nouveau, d’Olivier Saccomano
Mise en scène : Nathalie Garraud, assistée de Romane Guillaume
Avec : Florian Onnéin, Conchita Paz, Lorie-Joy Ramanaïdou, Charly Totterwitz (Troupe associée au Théâtre des 13 vents), Eléna Doratiotto, Mitsou Doudeau, Jules Puibaraud, en alternance avec Cédric Michel
Durée : 1 h 30
T2G Théâtre de Gennevilliers CDN • 41, av des Grésillons • 92230 Gennevilliers
Du 5 au 14 février 2026
Tarifs : de 6 € à 24 €
Réservations : en ligne • Tel. : 01 41 32 26 26
Tournée ici :
• Le 13 mars : Le Manège scène nationale transfrontalière, à Maubeuge
• Du 17 au 19 mars, La Comédie de Béthune CDN Hauts-de-France
• Du 25 au 28 mars, Les Célestins, Théâtre de Lyon
• Du 31 mars au 3 avril, Le Théâtre Joliette / Le ZEF scène nationale de Marseille
• Le 14 avril, Le Cratère scène nationale Alès
• Le 16 avril, Théâtre Molière Sète scène nationale archipel de Thau
Photos : © Jean-Louis Fernandez


