Le « je » de cette famille
Laura Plas
Les Trois Coups
Album de famille pop d’un jeune gay des années 80, « Nostalgie du réconfort » bénéficie d’une scénographie, d’une mise en scène et d’une vidéo épatantes. De quoi faire passer l’omniprésence un brin égotique du héros qui, d’une minute à l’autre, indiffère ou touche.
On croyait découvrir une galerie de gens qu’on voit peu sur les scènes de théâtre. Et on a un peu l’impression d’avoir vécu un quiproquo. D’accord, ils étaient bien au-rendez-vous mais plutôt comme des silhouettes : l’arrière-plan d’une photo. Celui qu’on a vu, revu en chair et en os, mais aussi en portrait, en vidéo, sous toutes les coutures de fabuleux costumes, c’est le justement nommé « héros » de l’histoire. D’où un léger malaise lié à héritage augustino pascalien qui nous fait penser que le moi est sinon haïssable, du moins pas si intéressant que ça
Surtout que ce héros (référence à Lagarce, sans doute), incarné par Grégory Fernandes, ne nous convainc pas toujours. Il faut passer tout le début du spectacle pour oublier l’acteur au bénéfice de ses personnages. Certes, il y a des minutes de grâce où affleure la sincérité, mais souvent le héros déballe tout si rapidement qu’on a envie de lui dire : « Déshabillez-vous, mais pas tout de suite, pas trop vite ». Il y a peut-être un art de l’effeuillage biographique ?
Bas les masques
Alors, on dit un grand oui, à l’entrée du héros en personnage de Shakespeare, oui au drag, aux couleurs, aux chansons, mais on ajoute : laissez-nous voir au-delà des paillettes et des numéros. Dès que Grégory Fernandes campe vraiment un personnage, celui d’une grande tante pudique, par exemple, dès qu’il fait se déployer une parole comme celle du beau-frère, il se passe quelque chose de fort. Sinon, le spectateur se contente de saluer la gageure de jouer en solo toute une famille, même si l’incarnation nous semblait plus juste dans Parler Pointu.
Pourtant, malgré ces réserves quant à la direction d’acteur, le spectacle s’impose petit à petit. Première qualité : une scénographie originale mise au service d’un usage plus qu’intéressant de la vidéo. La scène est en effet parsemée d’écrans : il y a ceux, cathodiques, qui rappellent les années d’enfance et où sont projetés des extraits d’émissions qui susciteront peut-être chez certains spectateurs la nostalgie présente dans le titre. On découvre de surcroît des écrans plats, des pages de sites de rencontres gay, des surfaces de projections où l’on voit des images de films de famille, de photos ou d’entrevues.
Paroles, paroles… Mais les corps ?
Et à ce moment, on en viendrait presque à douter du théâtre, tant l’image filmée charrie de vérité, de délicatesse, de nuances. Il nous semble alors qu’une personne, ce n’est pas seulement sa partition de texte (fût-elle portée par un interprète), mais un corps marqué par une sociologie et une histoire de genres, comme l’ont si bien expliqué ou exprimé Édouard Louis ou Annie Ernaux, ou comme le montre le cinéma. C’est sans doute pour cette raison qu’on garde en tête le frère et la fille du héros, dont les entrevues filmées sont projetées.

Scénographie et vidéo sont en outre au service d’une mise en scène très inventive qui sait créer des images et des surprises. On se rappellera notamment l’ouverture très réussie du spectacle avec sa partition de sons et lumières, puis l’apparition esthétique du protagoniste. De plus, parfois Matthieu Dandreau parvient à créer une amicale connivence avec le public. Durant une partie de la pièce, Grégory Fernandes sollicite en effet notre concours physique et mental. Facétieuse, puis intime et fine, cette participation contribue finalement à l’adhésion. En définitive, Nostalgie du réconfort est comme un album de famille : certains clichés sont flous et d’autres renversants, mais à coup sûr, leur singularité impressionne.
Laura Plas
Nostalgie du réconfort, de Matthieu Dandreau
Site de la cie ES3 Théâtre
Écriture et mise en scène : Matthieu Dandreau
Avec : Grégory Fernandes
Durée : 1 h 20
Dès 14 ans
Théâtre de L’Union CDN du Limousin • 20, rue des Coopérateurs • Limoges
Du 21 au 23 janvier 2026
Dans le cadre du temps fort Attention ! Nouvelle Génération
Tarif : 6 €
Réservations : en ligne et ici ou 05 55 79 90 00
À découvrir sur Les Trois Coups :
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Photos : © Thierry Laporte


