Winnie ou la fin du monde
Florence Douroux
Les Trois Coups
Dépossédée de son corps, Winnie n’a plus que les mots pour exister. Dans une ambiance de fin du monde, l’héroïne la plus célèbre de Beckett règne à nouveau sur les planches. Elle est incarnée par Dominique Valadié, sous la houlette d’Alain Françon. Une interprétation très incarnée, vibrante et libre, qui nous permet de réjouissantes retrouvailles avec la pièce.
Prise jusqu’à la taille, puis jusqu’au cou dans un mamelon terreux, Winnie affiche une humeur de rose et un optimisme à toute épreuve. Seule au milieu de nulle part, avec Willie, son compagnon quasi-mutique, terré en contre-bas, Winnie déverse un flot de paroles dont la cohérence s’émiette au fil d’un temps. Mais elle s’invente malgré tout un petit quotidien, constitué de menus rituels ponctuant les heures.
Dans cet univers qui s’éteint, la brosse à dent, le peigne ou l’ombrelle, compagnons indispensables, l’aident à « tirer la journée ». Ainsi Winnie s’affaire-t-elle, déterminée à braver jusqu’au bout les affres desquelles elle est captive, mais qu’elle affronte avec la « souriante sérénité de celle qu’une grâce singulière a visitée : ce qui nous paraît enfer lui est tout-venant, un mot de Willie est une joie, un jour sans mourir est un beau jour » (Beckett par lui-même, de Ludovic Janvier, le Seuil, 1969).
Après En attendant Godot et Fin de partie, Samuel Beckett signe d’une plume encore plus radicale Oh les beaux jours, créée à New York en 1961, puis, dans sa version française au Festival de Venise et à l’Odéon en 1963. Madeleine Renaud, dirigée par Roger Blin, impose avec grâce son phrasé élégant et devient une Winnie emblématique. La pièce connaît le succès que l’on sait, « un des prodiges du théâtre de tous les temps », affirme alors Bertrand Poirot-Delpech dans Le Monde.
Avalée par la terre
Un prodige, en effet, tant reste saisissante l’image de cette femme, progressivement avalée par la terre, mais qui se sent légère (ou a décidé de l’être) et feint d’ignorer son ensablement. Comment en est-t-elle arrivée là ? Pourquoi aucune indication ne vient éclairer ce mystère ? Questions auxquelles l’auteur lui-même ne donnait pas de réponse, se méfiant au contraire de toute interprétation.

Seule est en jeu cette représentation sans concession de la condition humaine, atteinte d’une finitude imparable. Le combat est vain, maisWinnie « dure » encore, dans la hantise que les mots aussi ne viennent à la lâcher, guettant les réactions de son Willie, interpellé mille fois. « Te savoir là à portée de voix, et sait-on jamais sur le demi-qui-vive, c’est pour moi… c’est mon coin d’azur ».
Irradiée
Autant le dire, lorsque le tandem Françon-Valadier, fin connaisseur de l’œuvre de Beckett, s’empare à son tour de cette pièce devenue quasi-mythique, nous sommes impatients. Que faire d’autre, de plus, de neuf, quand nombre d’adaptations ont jalonné le temps ? Comment apporter sa pierre à l’édifice ? La gageure est toujours de taille, puisqu’en outre, la pièce, bardée de didascalies, laisse, à priori une marge de manœuvre bien mince. D’ailleurs même la version sonore donnée par France Culture, à l’époque, faisait entendre chacune de ces mentions, elles aussi lues par un comédien, au risque d’hachurer de ruptures les mots de Renaud-Barrault.
Et voilà ! Un espace lumineux apparaît, avec cet immense ciel jaune en fond de scène, lacéré de nuages orangés. Toute la palette du blanc aveuglant aux teintes les plus chaudes du couchant. Certes, pas les didascalies indiquées, mais Alain Françon s’est appuyé sur les indications du carnet de mise en scène publié par l’auteur en 1985 pour plomber d’une lumière irradiante son univers désertique de dunes jaune. Et en effet, Winnie ne parle-t-elle pas d’une « infernale fournaise » ? Ce paysage quasi-apocalyptique, terrible dans sa fixité obstinée, accroche d’emblée le regard du public et le dirige vers elle : Dominique Valadier, juchée sur son monticule, intensément vivante dans la désolation alentour. Et notre attention ne la quitte plus.
Vraie-fausse gaîté
Blondeur extrême d’une chevelure bouclée, bras dénudés, décolleté et dentelle noire, la comédienne nous embarque, avec toute son originalité et sa fantaisie, dans sa traversée presque solitaire. La voix qui caracole, les modulations si singulières de son timbre, nous plongent dans les méandres incertains d’un propos à la peine. Elle est Winnie chantant et déchantant, Winnie soumise à son destin, croyant – mais dans quelle mesure ? – à un grand organisateur céleste, Winnie qui sombre, mais se redresse, entre désolation et extase. « Ça que je trouve si merveilleux », répète-t-elle comme une litanie, en un credo plus ou moins assuré, vaillant ou trébuchant.

Prisonnière de la terre, malgré une légèreté presqu’aérienne, la comédienne joue à fond sur tous les contrastes de la pièce, en équilibre sur une ligne de crête séparant les abîmes. Vraie-fausse gaîté en bandoulière, elle oscille savamment entre tragique et comique, dans un panel émotionnel à la mesure de ce texte d’exception. Mais c’est avec l’humour qu’elle conduit Winnie à son destin, faisant intensément vibrer la corde de I’ironie ou celle d’une franche cocasserie. On se souviendra, entre autres, de l’évocation irrésistible de drôlerie du couple Piper-Cooker, « derniers humains à s’être fourvoyés par ici », comme de ses innombrables ruptures de ton. Quelle belle liberté de jeu !
On se souviendra aussi des brins de poésie : ainsi, la plongée de ses deux bras, dans une grâce d’oiseau, vers le sac abritant les derniers trésors de Winnie, ou l’aplat léger des mains un peu dansantes sur le carcan sableux qui l’ensevelit.
Florence Douroux
Oh les beaux jours, de Samuel Beckett
Le texte est édité aux Éditions de Minuit
Mise en scène : Alain Françon
Avec : Dominique Valadié et Alexandre Ruby
Durée : 1 h 20
Dès 8 ans
Théâtre du Petit Saint-Martin • 17, rue René Boulanger • 75010 Paris
Du 13 novembre 2025 au 17 janvier 2026 (sauf les lundi, mardi et jeudi 25 décembre, représentation supplémentaire mercredi 17 décembre), à 19 heures,
Tarifs : de 25 € à 30 €
Réservations : en ligne ou 01 42 08 00 32
À découvrir sur Les Trois Coups :
☛ En attendant Godot, Samuel Beckett, mes Jacques Osinski, par Florence Douroux
☛ Oh les beaux jours !, Samuel Beckett, mes Marc Paquien, par Trina Mounier
Photos : © Jean-Louis Fernandez


