« Pour sortir au jour », d’Olivier Dubois, dans le cadre de Temps Danse 2021, Le Monfort à Paris

Pour-sortir-au-jour-olivier © Pierre-gondard © Pierre Gondard

Ah ! La vie d’artiste

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Élu l’un des vingt-cinq meilleurs danseurs au monde en 2011 par le magazine Dance Europe, Olivier Dubois nous livre quelques beaux « restes ». Une traversée de sa carrière pleine d’humour et de tendresse, avec ses joies et ses peines, des anecdotes et des expériences partagées, la performance reposant en partie sur la participation du public.

Douze ans après avoir signé sa première chorégraphie, ce solo se veut une tentative de raconter une histoire de l’art (son histoire de l’art) en revisitant quelques-uns des 60 spectacles auxquels il a participé. De sa vie dédiée à la danse, riche de collaborations avec les plus grands chorégraphes (William Forsythe, Angelin Preljocaj, Jan Fabre…) et de responsabilités (fondateur de sa propre compagnie, ex-directeur du Ballet du Nord), il propose de rejouer une dizaine d’extraits, chaque fois différents. 

Solo mais pas seul ! Sur le plateau, Olivier Dubois n’a recours à aucun artifice, mais se fait assister par de nombreux volontaires. D’emblée, il crée le contact, plaçant volontiers les spectateurs sur des coussins moelleux, avant de les convoquer sur scène pour des moments ludiques, puisque ce sont eux qui choisissent extraits de chorégraphies et musiques. Il a le sens de l’accueil, Olivier Dubois, avec champagne, qui coule à flot, y compris dans son gosier. Taquin, il bouscule juste ce qu’il faut pour garder le rythme. Mais tout est permis, car comme lui, les spectateurs doivent être à l’aise et se lâcher. 

Menant habilement le jeu, il se livre alors à une performance en fouillant dans sa mémoire d’interprète, « ce qu’il en  reste » : décors, costumes, partenaires, défis à relever… Son récit agrémente les extraits dansés, plus ou moins fidèles à la réalité (le temps a passé). De la cour du palais des papes à Las Vegas, en passant par Anvers, sont évoqués nombre de chef-d’oeuvres. Passant librement d’un fragment à l’autre, pour sonder ce qui le constitue en tant qu’artiste, Olivier Dubois s’est inspiré du Livre des morts de l’Egypte ancienne, qui évoque le voyage de la vie à la mort et vice versa. Tel un oracle moderne qui se pencherait sur ses propres entrailles, il s’attache ainsi à mettre au jour son destin, en même temps que son histoire (de l’art). Ressuscitant son passé, grâce aux souvenirs, il procède à une « dissection de lui-même » pour réveiller sa vitalité et survivre, en quelque sorte. Avec le processus de momification, les anciens cherchaient le moyen d’accéder à l’éternel. Lui, se dévêtit (il demande à l’un des volontaires de choisir un élément de son costume à retirer).

De beaux restes 

Avec ces souvenirs chevillés au corps, on prend conscience combien la vie de danseur n’est pas qu’une partie de plaisirs, entre les exigences de certains artistes, sinon le harcèlement, et les turpitudes de la scène. Il en examine les traces, jusque dans sa chair, n’hésitant pas à s’exhiber, comme dans un peep show, voire un tribunal. Voué à la vindicte, lors d’une séquence improvisée, il demande effectivement à des spectateurs de le huer, comme il le fut lors de sa première création, en Avignon. On assiste aussi à une séance de « confesse », face à un autre spectateur, à qui il demande de lui poser une question : « C’est quoi la mémoire qui danse ? ». « Pile poil » le sujet du spectacle !

Cette traversée est touchante, d’abord pour sa sincérité et puis pour sa justesse. Bien qu’impudique, Olivier Dubois se situe à la bonne distance. Il aurait pu en avoir gros sur la patate. Or, il préfère en rire. Et c’est mieux pour aider les gens à écrire, avec lui, une nouvelle page de son histoire. Déjà, voir évoluer un danseur en chaussettes a de quoi amuser ! Décalé, il prend son pied quand il doit interpréter les rôles sur ses morceaux de prédilection, comme celui de Protée, dansé sur James Brown au lieu de Jean-Baptiste Lully. Ensuite, ses pirouettes l’aident à passer d’une séquence à l’autre. Enfin, il a le don de raconter, comme cette scène truculente du show avec Céline Dion ou encore du casting pour les Russes, lui le seul danseur contemporain à postuler, parmi « la flopée d’anorexiques les plus connus de la planète ». 

L’humour n’empêche pas de dénoncer la perversité du système, à commencer par la pression (y compris du public) et l’acharnement à l’effort, en tournant en dérision le rôle du hasard ou de la chance (par le jeu des enveloppes que les spectateurs sont invités à tirer) et l’importance des rencontres (par les interactions avec le public). S’il se livre en pâture, se met à nu (au propre et au figuré), Olivier Dubois finit par renaître en interprète de ses propres pièces : après la gloire, « l’heure de la glorification est arrivée », conclut-il. En dépit de débuts difficiles comme chorégraphe, ce solo remporte un grand succès, depuis sa création en 2018. Olivier Dubois peut donc désormais être lui-même, avec ses failles et ses excès, vulnérable et animé d’une nouvelle force. Une œuvre d’acceptation – et de célébration – plutôt qu’une revanche, donc.

Léna Martinelli


Pour sortir au jour, d’Olivier Dubois

Site de la compagnie

Avec : Olivier Dubois

Régie générale et son : François Caffenne

Durée 1 h 30

Monfort • Grande salle • 106, rue Brancion • 75015 Paris

Du 15 au 18 septembre 2021 à 21 heures

Réservations : 01 56 08 33 88 ou en ligne

De 5 € à 25 €