« Pour un oui ou pour un non » de Nathalie Sarraute, Manufacture des Abbesses, à Paris

Pour-un-oui-ou-pour-un -non-Nathalie-Sarraute-Tristan-Le-Doze © Franck-Vallet © Franck Vallet

Les mots du ravage 

Par Florence Douroux
Les Trois Coups

Petit bijou théâtral de Nathalie Sarraute, « Pour un oui ou pour un non » nous précipite au cœur de la spirale vertigineuse dans laquelle s’engouffrent deux amis au bord de la rupture. Un texte implacable, efficacement mis en scène par Tristan Le Doze à la Manufacture des Abbesses.

H1 se rend chez son ami H2, inquiet d’une amitié qu’il sent se distendre. Pour éviter toute explication, H2 affirme qu’il n’y a « rien ». Dans ce « rien », mot tellement fort dans la littérature de Sarraute, il faut entendre « tout ». Sur l’insistance de H2, H1 révèle la cause de son éloignement : une toute petite phrase avec une intonation et un étirement lourds de sous-entendus : « c’est biiien… ça… ». Trois mots assassins. Petite politesse indélicate de l’ami qui vient maladroitement commenter l’aveu, par H2, d’un modeste succès. Arrogance, mépris, autant dire « condescendance ». C’est dit, la torche est allumée.

Ce n’est pas seulement le début d’une joute verbale, dans laquelle, du tac au tac, chacun dégainerait sa vacherie. Le texte n’aurait pas une telle puissance. On l’aurait goûté à sa juste saveur, tel un simple malentendu : superficiellement. On y aurait vu une dispute partant de rien, des quiproquos peu conséquents, avec estocades bien frappées, entre deux amis d’humeur à déverser de petites rancunes. Sans plus. Or la pièce cogne beaucoup plus fort. Nathalie Sarraute, figure majeure du Nouveau Roman, s’attache à déceler les mouvements les plus infimes du moi, les émotions, les sentiments les plus fugaces qui échappent à la conscience même et provoquent de véritables drame intimes. Derrière les mots si merveilleusement choisis, se cache, dans les replis des souvenirs exprimés, l’épouvantable incompréhension de l’autre. Ou deux facettes de soi douloureusement contraires.

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© Franck Vallet

L’explication tourne au cauchemar, car elle se sédimente progressivement de ressentis violents de part et d’autre, cachés derrière des mots policés sans gravité apparente. Ceux qui pensaient s’aimer ont, depuis longtemps en réalité, basculé dans « deux camps ennemis », sans possibilité de « rémission », ni de « conciliation ». Le couperet est sec. En une heure de temps, une amitié est exécutée.

Nathalie Sarraute, qui ne donnait pas d’indications scéniques, s’en expliquait ainsi : « je ne suis pas du tout visuelle. Je ne vois pas du tout les personnages se mouvant sur un espace scénique. Et c’est le metteur en scène qui est obligé de tout faire. Alors, je vois autre chose, j’entends bien mon texte, je peux dire si le texte est faux, s’il n’est pas dit avec l’intonation que j’aurais voulue, ça oui ! » (Écouter son interview ici). Une apparence de liberté, derrière un texte sans concession, avec ses respirations particulières, ses béances, ses lacunes.

 Une jolie réussite, au cœur des mots et des maux

La mise en scène de Tristan Le Doze évite le piège qui consisterait à « jouer la situation ». Sobre et rigoureuse, elle laisse émerger l’enjeu profond de la pièce : une mise à nu d’états universels. Rien de démonstratif ici. Pas d’effets de manche. Pas de coup de gueule ou effusions hors propos. Sur le plateau nu et noir, seule une chaise vient occuper l’espace. S’assiéront en alternance H1 et H2 tout à tour offenseurs ou offensés, accusateurs ou accusés, dans le va-et-vient des rancœurs exprimées. Dans le seul moment de complicité, de tendresse commune, semble-t-il, les deux visages rapprochés sont éclairés dans la pénombre. Une lumière comme peau de chagrin, puisque l’intimité n’est que de courte durée, avant la déferlante suivante. Une ultime quiétude avant le ravage.

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© Franck Vallet

Gabriel Le Doze est H1. Un peu fier, le regard malin toujours aux aguets, se chargeant peu à peu de colère froide, teintée de tristesse, il incarne avec beaucoup de justesse, le rôle de celui qui semble plus conventionnel. « Quand je suis chez toi, c’est comme de la claustrophobie… je suis dans un édifice fermé de tous côtés », lui assène H2. Il fallait endosser ce rôle avec une petite raideur, un petit quant à soi, montrés avec pertinence par le comédien. 

H2, joué par Bernard Bollet, est plus poète, plus marginal. Les yeux tourmentés du comédien, noyés d’espoirs déçus, sa gestuelle plus fiévreuse révèlent un personnage chez qui l’autre, de son propre aveu, perd pied, « comme dans des sables mouvants ». La pièce semble indiquer que celui qui a le plus souffert, c’est lui. Hugues Quester était un H2 en proie à la douleur. André Dussolier avait le sourire doux-amer. Ici le comédien montre une nervosité à fleur de peau, il est l’écorché vif. Dans sa voix exceptionnelle se nichent des accents précipités, ardents, aux ondulations magnifiques.

Lorsque la pièce a été créée, au Théâtre du Rond-Point, en 1986, Sami Frey et Jean-François Balmer campaient d’admirables H1 et H2, dans une mise en scène de Simone Benmussa, ovationnée par le public et vivement louée par Nathalie Sarraute elle-même. Plus tard, les deux comédiens ont inversé leur rôle chaque soir, poussant ainsi au plus loin possible la désincarnation souhaitée par l’auteure et montrée dans l’absence même de prénoms.

Depuis, les mises en scène se sont enchaînées, plus ou moins heureuses. Celle de Tristan Le Doze nous replonge dans ce texte génial avec la finesse qu’il mérite. 

Florence Douroux


Pour un oui ou pour un non, de Nathalie Sarraute 

Dans le cadre d’un cycle Sarraute, voir aussi Enfance

Le texte est édité chez Gallimard (Hors série Littérature) et dans la collection Folio théâtre

Mise en scène : Tristan Le Doze

Avec : Gabriel Le Doze, Bernard Bollet, Anne Plumet ou Nathalie Bienaimé et Rémy Jouvin 

Scénographie : Morgane Le Doze

Lumières : Christophe Grelié

Durée : 1 heure

Manufacture des Abbesses • 7, rue Véron • 75018 Paris

Du 3 mars au 14 mai 2022, du jeudi au samedi, à 19 heures

De 10 € à 26 €

Réserver ici ou au 01 42 33 42 03

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