« Psicofonía (Silences d’Espagne)», Faustine Noguès, critique, Théâtre de La Cité Internationale, Paris

Audio guide pour ruines de l’oubli

Laura Plas
Les Trois Coups

Dans une forme renouvelée et adaptée à son sujet, Faustine Nogues propose un spectacle personnel sur le silence imposé aux victimes de la guerre d’Espagne et à leurs descendants. Une œuvre servie par un dispositif scénographique où le masque tombe peu à peu.

Si on avait adoré Moi Talia et Surprise Party, on avait été moins convaincue par la grosse forme des Essentielles. On est donc heureuse de retrouver Faustine Noguès (la trentaine et déjà une œuvre théâtrale) avec Psicofonía. L’autrice, metteuse en scène, et ici interprète, y conte en guise de prologue sa crise existentielle. Elle se demandait si elle avait encore quelque chose à vivre. À écrire ? Face public, elle évoque de façon légère cette période passée à invoquer des fantômes pour retrouver du sens. Le temps a porté ses fruits.

Il faut peut-être parfois s’arrêter et prendre le temps de vivre, d’écrire. Du temps pour aller à l’essentiel, vers ce qui résiste à l’expression, ce qui sourd pourtant sous la chape du silence. On a pu dire que l’autofiction était le geste de jeunesse d’écrivain·es, ici, elle apparaît plutôt comme une forme de maturité. La luxuriance du verbe a laissé place au dépouillement. Presque rien, sur une scène aux allures de salle de musée, ou plutôt de mémorial. Le beau travail lumière de Willy Cessa sculpte l’espace et peu à peu nous plonge dans l’obscurité. Nous pouvons ainsi imaginer ce que ressentit Faustine dans le tunnel creusé par les Républicains de Belchite. Seule irradie une pierre, vestige d’un autre temps. L’autrice devient psychopompe.

Le masque puis la plume

Au chevet des fantômes républicains, prêtant l’oreille à une histoire qui dépasse celle qui la porte (et la supporte aussi comme un fardeau), le spectacle gagne alors en ampleur. Et même si on pouvait être gênée par le sourire plaqué de Faustine Noguès, on se prend à penser que ce n’était qu’un masque. Le grand-père de Faustine lui a appris qu’il ne fallait pas parler des exactions franquistes de peur d’en subir de nouvelles. Faute d’avoir endossé un gilet pare-balle, elle a peut-être arboré un sourire pour brouiller les pistes ?

Et puis, même si le genre pourrait prêter à confusion, nous sommes au théâtre, en terre d’anamnèse, donc, mais aussi de création. D’ailleurs, peu à peu la langue se déploie. Elle fait surgir devant nos yeux la répression franquiste en des scènes marquantes. Nous sommes ce matin-là au sortir de la messe sur un banc avec deux femmes républicaines, nous sommes à terre, suppliant alors que la pioche va s’abattre sur nous. Nous vacillons au-dessus du fossé qui sera notre fosse commune.

Le ruban rouge

Les murmures un peu factices deviennent voix, celle même de Faustine Nogues semble se métamorphoser. Il y a comme une bascule quand celle du grand-père, puis celles de jeunes Espagnols viennent enrichir la juste partition composée à deux esprits par la metteuse en scène et Colombine Jacquemont. Le dispositif casqué nous fait partager l’intimité et la ténuité du propos. On regrette d’ailleurs de devoir l’ôter, comme si le ruban rouge qui nous liait aux morts se rompait.

On comprend tout à fait que Faustine Noguès ait besoin de raconter la mémoire bâillonnée des Espagnols, comme en écho de la récente abolition de la loi d’amnistie, comme en réponse à la montée des fascismes en France. On comprend qu’elle le fasse à partir du « je », celui des petits-enfants qui ont le pouvoir de dénouer le silence de leurs parents et grands-parents. Mais qu’elle se rassure, elle n’a pas besoin de nous guider autant, ni de se protéger. Son texte est assez fort.

Sa pièce résonne, elle nous touche. Elle ressemble à cette pierre-stèle qui irradie doucement. Elle relaie la parole finale de cette exilée qui, revenue en Espagne, a trouvé et exhumé les corps des siens, et nous appelle, vigoureuse, courageuse, aux résistances à venir.

Laura Plas


Texte à paraître aux Éditions L’Œil du prince
Site de la compagnie
Texte, mise en scène et Interprétation : Faustine Noguès
Durée : 1 h 15
Dès 15 ans

Théâtre de la Cité Internationale • 17, boulevard Jourdan • 75014 Paris
Du 2 au 13 avril 2026, jeudi et vendredi à 19 heures, samedi à 18 heures, le lundi 13 avril à 20 heures (relâches les mardis, mercredis et le 6 avril)
De 7 € à 24 €
Réservations : en ligne ou 01 85 53 53 85

Tournée ici :
• Le 19 mai, au Théâtre d’Aurillac (33)
• Du 4 au 25 juillet, à 14 heures, au Théâtre des Halles, dans le cadre du Festival Off d’Avignon

À découvrir sur Les Trois Coups :
Les Essentielles, Cie Madie Bergson, Cité Internationale, Paris
Faustine Noguès, Théâtre des Halles, Train Bleu, festival d’Avignon

Photos : © Christophe Raynaud de Lage

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