« Quartett », de Heiner Müller, Célestins de Lyon

Quartett © Julien Louisgrand Quartett © Julien Louisgrand

Pas de deux

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Il était prévisible – pour ne pas dire fatal tant la pièce flirte avec la mort –, que Michel Raskine, après tant d’illustres metteurs en scène, s’attaque un jour à « Quartett » de Heiner Müller… Ce qu’il fait ici avec le plaisir communicatif qu’on aime chez lui, le talent qu’on lui reconnaît, la singularité qui est sienne et toutes ses obsessions.

Si la pièce ne fait qu’une vingtaine de pages, le spectacle de Raskine dure, lui, une heure et demie. Il a en effet beaucoup à dire avec le langage de la scène qui est le sien depuis Max Gericke, celui du plateau, de l’accessoire, du costume et du masque. Mais aussi celui des références et des irrévérences.

Le titre de la pièce, « Quartett », suggère quatre personnages et quatre interprètes. Il n’y en a que deux. Chez Müller comme chez Raskine. Deux qui comptent pour quatre, il est vrai, puisqu’il s’agit des deux grands manipulateurs pervers de la littérature du xviiie, le vicomte de Valmont et la marquise de Merteuil que l’âge, loin de les assagir, a rendus plus cyniques et plus inventifs dans leur recherche de la volupté. Cette quête, revenue de tout parce qu’elle a goûté à tout, est aujourd’hui devenue difficile, exigeante, et ses plaisirs, pour ne pas mépriser la chair, sont avant tout cérébraux et visuels. Ils vont donc se lancer dans une valse à mort, une frénésie de séduction, une joute contre tous les tabous, une promenade dans leur histoire commune, celle des Liaisons dangereuses, à la recherche de la pucelle perverse Cécile de Volanges et de la prude présidente de Tourvel aux désirs trop étouffés pour être honnêtes. Ils vont surtout tenter une ultime prise de pouvoir l’un sur l’autre.

Promenade libertine

Les deux interprètes qu’a choisis Michel Raskine comptent eux aussi pour quatre : ils sont doués, brillants et devenus des mascottes incontournables du metteur en scène. Marief Guittier est de tous les spectacles de Raskine depuis plus de trente ans. Avec lui, elle a tout joué, et notamment des rôles d’homme (elle fut Max Gericke, Jean‑Jacques Rousseau, le Kurtz de Conrad). Plus récent dans la distribution idéale du metteur en scène, le jeune comédien prometteur Thomas Rortais a été de ses trois derniers spectacles… Et puisque telle est l’idée de Heiner Müller, ils vont jouer à être l’autre, un autre, une autre. Michel Raskine, pour qui le déguisement, et même le travestissement, sont un univers familier, s’en donne évidemment à cœur joie. Il a installé sa Merteuil, Marief Guittier, enterrée partiellement jusqu’à la taille en haut d’un monticule de sable, référence obligée à la Winnie / Madeleine Renaud de Oh les beaux jours et bel hommage, en passant, à son actrice à qui il avait déjà fait surplomber le plateau dans Au cœur des ténèbres.

Du haut de cette position stratégique, elle domine son amant, son adversaire. Même si ce choix scénographique a du sens, il présente aussi des limites : paralysée par ce carcan de terre, elle est contrainte à l’immobilité. Dans un point de vue sur Quartett qui s’étend en outre sur l’inégalité entre les sexes dans la lutte contre l’âge et l’avancée inexorable de la mort, la Merteuil ainsi blessée, entravée (?) n’en est que plus dangereuse. D’autant que Valmont ici n’a pour lui, face à ce demi-corps décharné, ridé à l’extrême mais puissant comme une divinité vaudoue, que l’insolence de sa jeunesse, la rapidité du mouvement, un corps magnifique aux mille métamorphoses : tantôt il est saint Sébastien dans sa niche, tantôt Cécile, tantôt la présidente, tantôt Merteuil elle-même. Parfois doté d’une perruque et de boucles d’oreille, à chaque round, il se change et revêt un déguisement différent. Il pose aussi nu devant elle, dos à nous, et ce dos nous trouble tant son déhanchement est féminin… Elle ne peut plus devenir que la pietà recouvrant le jeune homme qu’elle tient dans ses bras de terre, belle image, contresens ?

Le goût du travestissement

C’est une lecture. Conforme à Heiner Müller, certes, mais qui rend impossibles les deux héros de Choderlos de Laclos. La différence d’âge est bien trop importante pour que ces deux-là, qui aujourd’hui s’amusent sur l’étendue des perversions, aient pu avoir un passé commun. Cela n’enlève rien à la force du spectacle, mais rend improbable une quelconque relation amoureuse établie dans la durée tout autant que les aléas d’un combat pour le pouvoir où chacun a gagné tour à tour. Ne reste que le plaisir de la turpitude tandis que Valmont et Merteuil disparaissent.

Michel Raskine a toujours aimé faire couler des textes un sang neuf. Il les triture, les fouille, les sonde. Il s’en joue, et son audace se teinte d’un humour jubilatoire (ainsi son saint Sébastien sans flèches mais avec bijoux pose-t‑il juché sur un vulgaire escabeau…). Cet objectif est atteint, ce qui n’est pas une mince affaire compte tenu du nombre de mises en scène antérieures qui demeurent dans les mémoires. Son enthousiasme est palpable, de même que sa joie de travailler avec des acteurs auxquels il est véritablement attaché. Alors le public adhère, s’amuse lui aussi de ces pieds de nez, de ces trouvailles, de cette quincaillerie intelligente proprement raskinienne que le metteur en scène revendique en toute humilité et que les spectateurs attendent dans une familiarité qui est comme une promesse. 

Trina Mounier


Quartett, de Heiner Müller

Traduction : Jean Jourdheuil, Béatrice Perregaux

Le texte est publié aux éditions de Minuit

Mise en scène : Michel Raskine

Avec : Marief Guittier, Thomas Rortais

Décor : Stéphanie Mathieu

Costumes : Marie‑Fred Fillon

Lumière : Julien Louisgrand

Son : Sylvestre Mercier

Assistante à la mise en scène : Louise Vignaud

Photo : © Julien Louisgrand

Production : Raskine et Cie

Coproduction : Célestins, Théâtre de Lyon

Célestins, Théâtre de Lyon • 4, rue Charles-Dullin • 69002 Lyon

04 72 77 40 40

Salle la Célestine

www.celestins-lyon.org

Du 6 au 24 janvier 2016 à 20 h 30

Durée : 2 h 20

De 12 € à 22 €

https://youtu.be/vqJIPEcVzZI