« Saül », de Georg Friedrich Haendel, Théâtre du Châtelet 
à Paris

Saül-Haendel-Otto-Pichler-Laurence-Cummings-Les-Talents-Lyriques-Glyndebourne

Baroque en diable !

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Pour la première fois en France, la production remarquée en 2015 au festival d’opéra de Glyndebourne (Angleterre), est à découvrir sur la scène du Théâtre du Châtelet, pour six représentations exceptionnelles. Grandiose et énergique ! Cette plongée dans l’abîme, à l’implacable noirceur, fascine. La mise en scène ébouriffante, la chorégraphie pleine de fantaisie et les nombreuses trouvailles hissent « Saül » au rang d’une comédie musicale de qualité.

Contrairement à un opéra, un oratorio n’est pas adapté pour la scène. Pourtant, Barrie Kosky relève avec brio le défi de la présentation d’une version adaptée. Il faut dire que l’argument, fondé sur des luttes de pouvoirs, développe une dimension théâtrale : Saül raconte la fin de la vie du premier roi d’Israël et l’ascension de son successeur, mais le succès du divin David, ce heureux héros, suscite la jalousie de Saül. L’histoire, telle que l’auteur du livret l’a écrite, est bel et bien théâtrale : amour contrarié, amitié sacrée, trahisons, forces obscures en sont les ingrédients. Alors que le souverain sombre dans la folie meurtrière, la paix et la liberté ne peuvent être conquises que de haute lutte.

Maître incontesté du genre, Haendel adapte le drame biblique basé sur le livre de Samuel, en 1739 à Londres. Son style allie l’invention mélodique, la verve et la souplesse d’inspiration des Italiens, la majesté et l’amplitude des thèmes du Grand Siècle français, le sens de l’organisation et du contrepoint des Allemands. Les Talents Lyriques, sous la baguette de Laurence Cummings, servent remarquablement le compositeur. La mise en scène met aussi très bien en valeur les chœurs. Qu’il célèbre la victoire contre Goliath et les Philistins, qu’il clame la gloire de Dieu ou du héros, qu’il entonne une marche funèbre ou entame un chant de douleur devant l’amoncellement des cadavres, le peuple a voix au chapitre jusqu’au chant final, à l’allure martiale et triomphante. En occupant le devant de la scène, ces voix puissantes nous transportent.

Mise en scène haute en couleurs

Encore mal connu en France, l’Australien Barrie Kosky fait pourtant partie des metteurs en scène lyriques les plus connus sur le plan international. Grâce à son goût prononcé pour l’entertainment, il est acclamé dans le monde entier. Six ans après avoir créé sa première compagnie professionnelle de théâtre juif alternatif, le prodige est devenu le plus jeune directeur de l’Adelaide Festival. Théâtre, opéra, il a fait feu de tout bois. La liste des œuvres sur lesquelles il a jeté son dévolu témoigne rapidement de l’éclectisme et de l’audace, souvent expérimentales, qu’il a cultivés, de 2001 à 2005, au poste de co-directeur artistique du Wiener Schauspielhaus. Devenu la coqueluche des scènes germaniques, il monte les plus grands opéras. Désormais à la tête de la Komische Oper, il fait cohabiter les opérettes les plus populaires avec des spectacles pointus. Inventif, voire trublion, Barrie Kosky continue de surprendre. En témoigne sa flamboyante production de Saül.

Déjà, pour révéler l’intensité dramatique de son oratorio, Barrie Kosky saisit Haendel à bras-le-corps. Les chanteurs (excellente distribution) sont au centre. Il les fait évoluer dans des espaces épurés. Le baryton basse Christopher Purves, qui interprète le rôle-titre, donne libre cours à la folie qui l’habite. Malgré une partition modeste, il est omniprésent, explorant les voies ardues qui mènent à la destruction intérieure. Mais tous les personnages sont vraiment incarnés. Karina Gauvin et Anna Devin se distinguent avec de belles interprétations. Comme une comédie musicale, les intermèdes chorégraphiés sont autant de bulles de champagne qui apportent une respiration, un peu de légèreté.

Barrie Kosky a aussi l’art et la manière de nous happer dès les premières secondes. Quelle image saisissante que celle des têtes coupées ! Parmi les autres fulgurances : un orgue surgit des dessous, comme par enchantement, ou encore ces tables, recouvertes de victuailles (clin d’œil à Arcimboldo), qui deviennent des tribunes. Après la profusion des victoires, la tragédie et la mort. Se détachant d’un fond noir, les tableaux sont d’une grande force visuelle. Jonglant entre les genres et les références, Barrie Kosky, qui se définit lui-même comme « un minimaliste extravagant », sait jouer avec les effets spectaculaires.

D’ailleurs la scénographie est remarquable : pas de décor, mais un sol recouvert de gravier noir et des costumes somptueux. L’espace est exploité dans toute ses dimensions, aussi bien verticale qu’horizontale. Dans cette œuvre, où le combat entre le bien et le mal, le vice et la vertu occupe tellement d’énergie, les éclairages insistent aussi sur les contrastes. Après les tableaux vifs et colorés du début, le noir et le blanc dominent.

Depuis sa réouverture, le Théâtre du Châtelet manifeste le désir de se tourner vers de nouveaux publics. Saül est justement en mesure d’attirer les amateurs les plus chevronnés, comme les néophytes. Bravo ! 

Léna Martinelli


Saül, de Georg Friedrich Haendel


Disponible en DVD sur le label Opus Arte

Oratorio dramatique en 3 actes,
livret de Charles Jennens


Direction : Laurence Cummings

Mise en scène : Barrie Kosky

Chorégraphie : Otto Pichler

Avec : Christopher Purves, Karina Gauvin, Anna Devin, Benjamin Hulett, Christopher Ainslie, Stuart Jackson, John Graham-Hall et les danseurs Robin Gladwin, Ellyn Hebron, Merry Holden, Edd Mitton, Gareth Mole, Yasset Roldan

Orchestre : Les Talents Lyriques et le chœur constitué pour la production

Costumes et décors : Katrin Lea Tag

Lumières : Joachim Klein

En anglais surtitré en français

Durée : 3 h 15 avec entracte

Théâtre du Châtelet • 1, place du Châtelet • 75001 Paris

Du 21 au 31 janvier 2020, à 20 heures, relâche les 22, 24, 26, 28 et 30 janvier.

Tarifs : de 15 € à 129 €

Réservations : en ligne