Sélection, festival Les Zébrures d’automne, Limoges

Zebrures-Mon-Eli-Paul-Francesconi-1-©-CHRISTOPHE-PEAN

Des zébrures en archip’elles, invitation aux voyages intimes

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Chapiteaux plantés en centre ville, comme le cœur d’un archipel de créations : telle fut la géographie de l’édition 2022 des Zébrures d’automne. On y proposait deux escales poétiques et intimes : « Mon Éli » et notre coup de cœur : « Je crée et je vous dis pourquoi ».

Mon Éli, île hybride à la beauté débridée

Ouah, c’est beau, mais comment ça peut passer au plateau ? C’est plus ou moins la question qu’on s’était posée à la lecture de Mon Éli de Paul Francesconi, hybride dont la langue bourgeonne comme un poème et dont la narration évoque le rêve. L’histoire en est pourtant simple. Un homme revient sur son île natale, longtemps, longtemps après l’avoir abandonnée. Est-il mort, est-il vivant ? Son corps dégage en tout cas une odeur insupportable et il se voit refuser l’accès à sa terre par une femme : Éli. La simplicité de cette trame rejoint l’archétype, le mythe : Ulysse et Pénélope, celui qui est parti, celle qui est restée. Elle est volontaire. L’épure fait le conte et le conte a une dimension universelle.

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« Mon Éli », de Paul Francesconi © Christophe Péan

Il ouvre tous les possibles. Or, de ces possibles vertigineux, Paul Francesconi fait une matière spectaculaire. C’est en fait comme si la beauté permettait d’évoquer les sujets les plus douloureux : la souffrance de ceux qui sont restés, l’impossibilité à trouver une place de ceux qui sont partis vers des Eldorado glacés. Comme le poème offre un refuge à l’indicible, la beauté apporte alors un apaisement. On relèvera en particulier le jeu sur les ombres, les couleurs saturées. Le maître mot de la direction d’acteurs est alors logiquement la stylisation : les voix se mêlent à des chants ; celle fluette d’Éli déconcerte, puis crée une mélodie. Les trois figures magiques et tutélaires de l’île sont incarnées par trois comédiens à la gestuelle chorégraphiée. Charif El-Badawi, Elsa Dupuy et Yaya M’Bilé Bitang sont tous les trois très bons. Quant à « celui qui pue », son étrangeté à sa propre terre s’exprime dans un jeu décalé, car naturel, et dans une partition extraordinaire de danseur.

Ile d’Éli, île d’elles, belle hybride

Mais enfin, ronchonne l’un, on le sait que c’est dur de partir : « Déjà vu ! Déjà vu ! » On répondra : « Pas comme ça ». On ajoutera : la pièce s’appelle Mon Éli, mais c’est bien d’elle dont il s’agit. Elle, le poteau-mitan, elle, l’otage consentant d’une vieille mère malade, elle, la femme aimée et délaissée, fidèle. C’est bien elle qui a les clés de l’île et l’odyssée masculine n’est que l’ombre de sa lumière. D’ailleurs, la mise en scène trouve une audace que le texte ne faisait qu’esquisser : celle de l’hybridation : entre conte et danse, entre les Silencieux, les bêtes et les humains, enfin entre le féminin et le masculin. Pour revenir dans l’île, « celui qui pue » subit en effet une ultime et passionnante métamorphose, où il se fait mer, île, elle. Se dépouillant de ses oripeaux, il se chamarre, s’hybride et, dans une sorte de séga libérateur, laisse se déployer l’imaginaire bien au-delà des mots.

« Je crée, et je vous dis pourquoi ». Mansions très bien, au féminin

Ce sont les femmes encore qui détiennent les clés de la maison dans Je crée et je vous dis pourquoi. Cinq comédiennes portent des textes de dix autrices qui ont répondu à une commande d’écriture sur le désir créateur féminin. Et c’est une metteuse en scène, Aurélie Van Den Daele, qui parvient à faire entendre les échos comme les singularités de toutes ces voix. Chaque texte est en effet associé à une comédienne et à un espace délimité mais différent. Nous déambulons ainsi comme le ferait le client d’une maison close ou le spectateur d’un spectacle médiéval. Et le temps passé à aller d’une mansion à l’autre permet à chaque écriture de se déployer, de résonner en nous.

« Je crée et je vous dis pourquoi », mise en scène d’Aurélie Van Den Daele © Christophe Péan

La chambre, on y a assigné les femmes depuis le gynécée. Aux hommes les grands espaces, aux femmes la clôture de la maison, les chuchotements, le soin de l’intérieur. Un monde réduit à l’encadrement d’une fenêtre pour attendre l’amant que l’on ne pourra jamais rejoindre, pour se cogner la tête ou rêver de devenir plume. Hier, dans la littérature médiévale, aujourd’hui encore. Ainsi, les chambres où nous sommes invités suintent-elles souvent la solitude. On y égratigne les parois, on y crie. Mais d’une fenêtre, une prisonnière semble faire un signe de connivence à une autre. « Anne, ma sœur, Anne »…. On ne saura d’ailleurs pas qui ont signé les textes, comme si telles Philomèle et Procnée, les autrices ne tissaient qu’une trame sororale. Ce qui n’empêchera sûrement pas le spectateur d’avoir ses préférences.

« Mes mots comme une lave sans muselière »

Et puis le cri peut se muer en écriture, le lieu d’enfermement en lieu de création : la chambre en lieu à soi, tel que Virginia Woolf, figure tutélaire citée dans le prologue, en rappelle justement la nécessité pour créer. Créer, malgré tout, créer en se jouant des topos de la création au féminin (de thématiques comme la maternité ou l’amour, de pratiques comme la couture, de caractéristiques comme l’intime). La réussite tient à ce jeu-là, comme à la qualité des interprètes qui parviennent même à faire oublier quelques fragilités des écritures. Léa Miguel, en particulier, illumine par la précision de son jeu et sa rage incandescente les textes qu’elle porte. Elle repose enfin sur la connivence que le dispositif crée avec les spectateurs, invités privilégiés d’une maison qui prend les dimensions d’un théâtre. Car, casqué, chaque spectateur entend la voix des comédiennes lui parvenir à l’oreille comme une confidence, un secret. En prenant la direction du Théâtre et de l’École de l’Union, Aurélie Van Den Daele avait exprimé son désir d’ouvrir le théâtre. En plus, de relever la gageure de faire entendre dix écritures au féminin. Elle parvient ausssi à créer un théâtre pour chacun, un lieu pour soi. 🔴

Laura Plas


Mon Éli, de Paul Francesconi

Le texte est édité chez Lansman Éditeur
Cie Soleil Glacé
Mise en scène et écriture : Paul Francesconi
Avec : Chara Afouhouye, El-Badawi Charif, Elsa Dupuy, Martin Jaspar et Yaya M’Bilé Bitang
Scénographie, construction et coiffes : Kristelle Paré
Musique et son : Emmanuel Jésua
Durée : 1 h 30
Dès 14 ans
Centre culturel Jean Moulin • 76, rue des Sagnes • 87000 Limoges
Les 27 et 28 septembre 2022

Je crée et je vous dis pourquoi, de Bibatanko, Gaëlle Bien-Aimé, Marie Darah, Daniely Francisque, Maud Galet-Lalande, Halima Hamdane, Nathalie Hounvo Yekpe, Hala Moughanie, Emmelyne Octavie, Johanne Parent

Mise en scène : Aurélie Van Den Daele
Avec : Sumaya Al Attia, Isabelle Girard, Léa Miguel, Marie Quiquempois, Diane Villanueva
Création scénographie, costumes et lumière : l’équipe de l’Union
Conception technique et sonore : Grégoire Durrande, Nourel Boucherk
Durée : 2 heures
Dès 15 ans

Théâtre de l’Union • 20, rue des Coopérateurs • 87000 Limoges
le 24 septembre à 20 h 30 et le 25 septembre à 17 heures
De 8 € à 18 €
Réservations : 05 55 33 33 67 ou en ligne

Dans le cadre du Festival des Zébrures d’automne, du 21 septembre au 1er octobre 2022
Plus d’infos ici

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