« À tort et à raison », de Ronald Harwood, Théâtre Rive gauche à Paris

À tort et à raison © Lot À tort et à raison © Lot

Fausse note

Par Sabine Dacalor
Les Trois Coups

Un beau duo de comédiens, mais la mise en scène d’Odile Roire du spectacle « À tort et à raison » joue, malheureusement, la note de la sensiblerie.

En 1946, à Berlin, le commandant américain Steve Arnold se retrouve face au génie de la direction d’orchestre, Wilhelm Furtwängler. Ce dernier se voit reprocher d’avoir continué à diriger la Philharmonie durant le régime hitlérien et échangé une poignée de mains avec le dictateur. L’art peut-il serrer la main de la barbarie ? Peut-il l’accepter, l’ignorer, y apporte-t-il une réponse ?

L’on connaît l’intérêt de Sir Ronald Harwood pour l’examen de l’art dans un contexte historique, politique. L’on se souvient de son scénario du Pianiste, de ses pièces Collaboration, l’Habilleur – dans laquelle l’unique Laurent Terzieff nous faisait déjà regretter en 1999 qu’il n’ait pas incarné le Roi Lear. Harwood place l’acte artistique au cœur des affres de l’ignominie humaine et pose la question du pouvoir de l’art, de l’existence de la vérité, de la capacité de l’homme à résister et de la volonté que nous confèrent nos croyances. À travers le face-à-face du commandant et du chef d’orchestre se joue la musique éternelle du jeu de pouvoirs. Une vérité existe-t-elle ? Doit-on et peut-on séparer l’art de la politique ? L’artiste a-t-il le privilège de transcender l’inacceptable et, de fait, le contrecarre-t-il ?

Les personnages de Harwood se dessinent clairement. Le commandant américain, torturé par le souvenir de la découverte des camps nazis, vise un coupable en la personne de l’artiste allemand qui, au lieu de fuir un régime sanglant, s’est compromis par le maintien de l’exercice de sa fonction. Le musicien se défend de toute accusation par l’affirmation de l’amour de son pays et de sa dévotion artistique. Les personnages s’ancrent dans leurs positions, et Harwood peine à les faire évoluer.

Du jeu et du sens

Dans le décor réaliste de Stéfanie Jarre se joue la scène classique de l’interrogatoire. Les échanges s’engagent sur la voie de la colère et de l’hostilité. Les regards luttent. Esquives et corps à corps. Jean‑Pol Dubois incarne avec sensibilité Furtwängler, meurtri dans sa passion, dans son humanité, dont la colère n’a d’égale que l’émotion, traduite par ses attitudes : la main crispée sur un chapeau, les yeux baissés, le tremblement perceptible du visage, mais aussi les éclats de voix, le corps qui se redresse pour répondre à la rudesse du commandant. Francis Lombrail campe un officier américain très crédible. Brutal et grossier, il clame son inculture au bénéfice d’une vérité qu’il s’arroge avant et pendant la confrontation.

L’on se réjouit de la présence de ces deux comédiens aguerris, mais l’on déplore une mise en scène où le trait est forcé, où le sens est surexpliqué. Est-il nécessaire de faire saluer Furtwängler durant un changement de tableau et la diffusion d’un morceau de musique ? Est-il indispensable que le personnage d’Emma Straube, jeune Allemande témoin de ce duel, pleure durant presque toute la pièce et que les larmes finissent par gagner Steve Arnold et Wilhelm Furtwängler ? Non. Ceci ressemble fort à du mépris pour l’intelligence du spectateur : attention, là, il faut s’émouvoir ! Le texte n’a pas besoin de légende. Cette direction d’acteurs relève de l’illustration. Le spectateur a besoin d’espace de réflexion. Ici, l’espace est balisé. La propension lacrymale dessert le propos du texte. Les personnages en perdent leur dignité. Dommage, on passe à côté de l’émotion. 

Sabine Dacalor


À tort et à raison, de Ronald Harwood

Traduction française : Dominique Hollier

Mise en scène : Odile Roire

Avec : Jean‑Pol Dubois, Francis Lombrail, Thomas Cousseau, Odile Roire, Guillaume Bienvenu, Jeanne Crémer

Lumières : Laurent Castaingt

Son : Alexandre Lessertisseur

Costumes : Sylvie Pensa

Photo : © Lot

Théâtre Rive gauche • 6, rue de la Gaîté • 75014 Paris

  • Métro : ligne 6, arrêt Edgar-Quinet, lignes 4, 6, 12, 13, arrêt Montparnasse, ligne 13, arrêt Gaîté
  • Bus : lignes 89, 91, 92, 96
  • Vélib’ : station nº 14001 (13, boulevard Edgar-Quinet), station nº 14101 (33, boulevard Edgar-Quinet)

Réservations : 01 43 35 32 31

Site du théâtre : www.theatre-rive-gauche.com

À partir du 11 février 2013 et pour 50 représentations, du mardi au samedi à 19 heures et le dimanche à 17 h 30

Durée : 1 h 30

Tarifs : 19 € du 13 février au 19 mars inclus | 35 € à partir du 20 mars | tarif réduit 25 €

Autour du spectacle :

  • 11 février 2013, à 20 heures : soirée caritative avec la F.I.D.H. (Fédération internationale des droits de l’homme) et la participation exceptionnelle de Sir Ronald Harwood
  • 18 février 2013, à 20 heures : soirée de l’université hébraïque de Jérusalem
  • « Prenez parti ! » : un voyage à Jérusalem pour deux personnes à gagner par tirage au sort (modalités et règlement du jeu au théâtre)