« À tort et à raison », de Ronald Harwood, Théâtre Hébertot à Paris

« À tort et à raison » © Lot

Une histoire sans nuances

Par Isabelle Jouve
Les Trois Coups

Dans cette pièce du Sud-Africain Ronald Harwood (scénariste du film « le Pianiste »), Michel Bouquet reprend le rôle de Wilhelm Furtwängler qu’il avait joué lors de sa création en France. À tort ou à raison ?

En 1999, Michel Bouquet jouait aux côtés de Claude Brasseur. Cette fois, c’est Francis Lombrail, directeur du Théâtre Hébertot depuis 2013, qui renoue avec le rôle du commandant américain Steve Arnold chargé d’instruire le dossier pour la comparution de Furtwängler.

L’histoire d’À tort et à raison est basée sur des faits réels. En 1946, lors de la dénazification organisée par les Alliés, Wilhelm Furtwängler, chef d’orchestre prestigieux de la Philharmonie de Berlin, a été poursuivi pour être resté à son poste pendant toute la période nazie, avoir serré la main de Hitler et même joué pour lui. De son côté, Furtwängler a revendiqué son besoin d’être le garant de la culture allemande, car pour lui, l’art n’avait rien à voir avec la politique. Certaines répliques sont du reste directement inspirées des propres paroles du chef d’orchestre.

L’art peut-il serrer la main à la barbarie ? Le propos de la pièce est malheureusement sans surprise, car le texte de Ronald Harwood manque de profondeur. Il traite du sujet d’une manière superficielle et conventionnelle. Le seul nœud dramatique de l’histoire résulte de la confrontation entre deux personnages que tout oppose et qui ne se comprendront jamais.

La prestation de Michel Bouquet me semble plus nuancée

La mise en scène de Georges Werler est classique et sans originalité. De plus, il y a un déséquilibre entre la petite partition de Michel Bouquet et l’omniprésence de Francis Lombrail, qui remplit le plateau de sa colère et de son agressivité. Il est d’ailleurs convaincant dans sa grossièreté, sa brutalité, son inculture et sa lourdeur. Ce commandant, ex-agent d’assurances, n’est pas un intellectuel. Il ne connaît rien à la musique. C’est un homme pétri de conceptions manichéennes que rien de peut ébranler dans ses certitudes. Pour lui, tout est noir ou blanc. Il n’y a pas de demi-teintes. Il a vu les camps de la mort, il a vu les montagnes de cadavres. Il est donc persuadé de la culpabilité de Furtwängler. Ce dernier n’a pas fui devant les nazis, il s’est donc honteusement compromis. Steve Arnold ne veut surtout pas mettre dans la balance le nombre de juifs sauvés par le maestro.

La prestation de Michel Bouquet me semble plus nuancée. Cet immense homme de théâtre avait pourtant annoncé en décembre 2011 vouloir renoncer à se produire sur scène : « Je n’en peux plus. J’en ai marre. C’est une fatigue physique. Au théâtre, c’est une épreuve pendant deux heures. C’est à n’en plus pouvoir. Quand on est proche du chagrin, de l’abattement, il faut arrêter. ». Il n’a pas pu arrêter, car le théâtre, c’est sa vie. Néanmoins, la fatigue est là, présente. J’ai vu un homme fragile et fébrile. Wilhelm Furtwängler est censé avoir soixante ans à l’époque des faits. Michel Bouquet, lui, porte le lourd poids de ses quatre‑vingt‑dix ans. Sa voix avait même quelquefois du mal à se faire entendre. Son élocution était souvent hachée par manque de souffle. Ce n’était peut-être pas le bon soir. Mon sentiment n’enlève absolument rien au talent de l’acteur. D’ailleurs, à la fin, il a reçu une belle ovation d’une partie du public.

Juliette Carré, la femme de Michel Bouquet, fait une courte mais juste apparition en défenseur du grand homme. Didier Brice joue habilement son rôle de second violon à double langage. Damien Zanoly et Margaux Van den Plas, en scène pratiquement tout au long de la pièce, représentent un contrepoids indispensable qui manque peut-être d’un peu plus d’assise et de densité. 

Isabelle Jouve

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À tort et à raison, de Ronald Harwood

Mise en scène : Georges Werler

Assistante mise en scène : Nathalie Bigorre

Avec : Michel Bouquet, Francis Lombrail, Juliette Carré, Didier Brice, Margaux Van den Plas, Damien Zanoly

Scénographie : Agostino Pace

Lumières : Jacques Puisais

Son : Jean‑Pierre Prévost

Accessoiristes : Bénédicte Charpiat et Coralie Avignon

Photos : © Lot

Théâtre Hébertot • 78, bis boulevard des Batignolles • 75017 Paris

Réservations : 01 43 87 23 23

Site du théâtre : www.theatrehebertot.com

Métro : Rome ou Villiers

Du 23 décembre 2015 au 31 mars 2016, du mercredi au samedi à 21 heures, dimanche à 17 heures

Durée : 1 h 45

50 € | 40 € | 29 € | 17 €