Alonso King Lines Ballet, le Cratère à Alès

Alonso King Lines Ballet © Margo Moritz

Corps surnaturels

Par Fatima Miloudi
Les Trois Coups

Alonso King Lines Ballet, compagnie de ballet contemporain dirigée de main de maître, a dessillé les yeux du public alésien, subjugué par l’alliance non seulement de la tradition classique et de la modernité, mais encore par la fusion de la musique et de la chorégraphie.

Lors des deux soirées au Cratère d’Alès, la compagnie proposait trois pièces, Concerto pour deux violons, Men’s Quintet et Writing Ground (créé en collaboration avec l’écrivain Colum McCann). L’éblouissement constant du spectateur a tenu, en plus de la technique irréprochable de la troupe, dans l’expressivité particulière des corps. Celle-ci constitue, en effet, un alliage, en apparence tout naturel, qui fait entrer dans une autre conscience de la présence physique. La beauté de la musculature, l’extension de la ligne corporelle, les gestes tant ondulatoires qu’incisifs produisent un effet d’enchantement permanent. La synthèse du multiple et de l’un, des ensembles et des duos sculpturaux créent à la fois harmonie et contrastes.

Les danseurs semblaient comme imbriqués dans le tissu musical, incorporés dans les lignes mélodiques et rythmiques. Ils rendaient visibles toute l’ingénieuse texture de l’œuvre de Bach, par exemple, en mettant en relief tantôt le brio du phrasé, tantôt l’amorce d’une reprise soliste, ou doublant la ponctuation de l’accompagnement orchestral. Dans une symbiose de la musique et de la danse – ces deux arts du passage –, ils décomposaient la partition dans ses moindres articulations. Il y avait, ainsi, parfaite adéquation du geste avec la note, du mouvement avec le motif ou la phrase. Et, dans un assemblage tout de virtuosité et d’ampleur, se glissaient des instants inattendus et éphémères qui, dans la structure classique, apportaient un léger décalage. Dans la souplesse de l’écriture polyphonique se lisait toute une riche et minutieuse rhétorique de la danse.

Un effet quasi extatique

La parfaite intégration du langage musical dans la dynamique des corps avait pour conséquence de décupler l’effet quasi extatique généré par la partition instrumentale ou vocale. Les choix, d’ailleurs, de Bach aux musiques sacrées des traditions juive, chrétienne, musulmane et bouddhiste tibétaine, installaient le spectateur dans un climat de recueillement, parfait par la grâce ultime de la danse. C’est ce que permettaient aussi les quatorze tableaux de Writing Ground, soutenus par la profondeur des voix a capella. Si la trame narrative était certainement peu lisible, la variation des atmosphères n’en laissa pas moins le public admiratif. L’élégance charnelle, toujours présente, faisait contraster mouvements amples et désarticulés. L’allure épisodiquement guerrière des hommes pouvait laisser place à un derviche tourneur en jupe brune ou à deux faunes en pantalon feuillu. Une interprète, dans un passage où elle était accroupie sur pointes, annonçait la torture que d’autres allaient subir. Le dernier tableau du spectacle alliait parfaitement la beauté, la dislocation et la souffrance dans la figure d’une danseuse soudain transformée en un être famélique et comme fou. Toute la musculature athlétique s’était muée en une grande fragilité et exprimait l’escapade à soi et au temps.

L’écriture d’Alonso King est inventive. Elle sait fondre les corps. Les hommes, ainsi qu’a pu le montrer Men’s Quintet, ne se distinguent pas, en l’occurrence, par leur masculinité. Tous ont l’air faits d’une même étoffe d’une remarquable puissance énigmatique. Ils paraissent à la fois présents et ailleurs, moulés dans une égale sophistication qui les rend lumineux et lointains. Leur beauté nous échappe si souvent qu’ils semblent, finalement, appartenir au surnaturel. 

Fatima Miloudi


Alonso King Lines Ballet

Concerto pour deux violons

Chorégraphie : Alonso King

Musique : Jean-Sébastien Bach

Conception décors et costumes : Robert Rosenwasser

Conception lumières : Axel Morgenthaler

Créé en 2013

Durée : 16 min

Men’s Quintet

Chorégraphie : Alonso King

Musique : Hilary Hann

Conception décors et costumes : Robert Rosenwasser

Créé en 2008

Durée : 8 min

Writing Ground

Chorégraphie : Alonso King

Conception lumières : Axel Morgenthaler

Conception décors et costumes : Robert Rosenwasser

En collaboration avec l’écrivain Colum McCann

Commande et coproduction : Monaco Dance Forum

Créé en 2010

Durée : 44 min

Directeur artistique : Alonso King

Directeur des créations : Robert Rosenwasser

Directeur exécutif : Janette Jitler

Maître de ballet et audition : Arturo Fernadez

Directeur technique : G. Chris Griffin

Régisseur plateau : Cody Chen

Manager de la compagnie : Jessica V. Cabrera

Assistante administrative : Molly Rodgers

Directrice du développement : Sheri Kuehl

Directeur financier : Cindy Bruneman

Responsable du marketing : Annette Muller

Danseurs : Elhassan Shuaid, Van Sciver Jeffrey, Johnson Tunji, Montgomery Michael, Beresford Robb, Van Weest Kara, Cissoko Adji Yagare, Henry Courtney, Devries Madeline, O’Maley Laura, Webster Meredith

Photo : © Margo Moritz

Le Cratère • square Pablo-Neruda (place Barbusse) • 30100 Alès

Réservations : 04 66 52 52 64

www.lecratere.fr

Vendredi 5 décembre 2014 à 20 h 30, samedi 6 décembre 2014 à 20 h 30

Durée : 1 h 10

28 € | 26 € | 22 € | 16 €