« Antigone », de Sophocle, Théâtre Gérard‑Philipe à Saint‑Denis

rideau-rouge

Un classique servi sur un plateau d’eau et de feu

Par Élisabeth Hennebert
Les Trois Coups

Jean Bellorini, dans la production 2016 de sa Troupe Éphémère, repousse les limites du théâtre amateur.

Le joli mois de mai est celui de la restitution des travaux de fin d’année des clubs théâtre et autres troupes scolaires, où l’on trouve à boire et à manger. Le spectateur – parent d’élève ou ami – programme en général son logiciel interne en mode indulgence et parvient rarement à entendre le texte en toute sérénité. Ce spectacle est de ceux qui font mentir la statistique : son professionnalisme permet d’oublier que ces tragédiens sont une bande d’adolescents saisis par la folie théâtreuse entre deux interros du lycée. Évidemment, en consacrant chaque année une partie de l’activité du Théâtre Gérard‑Philipe, qu’il dirige, à former une équipe de non-professionnels, âgés de 15 ans à 20 ans, Jean Bellorini met des moyens exceptionnels à la disposition de la vingtaine de chanceux du quartier, choisis pour la saison.

Le directeur du T.G.P. a une prédilection pour les monuments de la littérature européenne, auxquels il aime s’attaquer avec un culot sans cesse renouvelé. Cette fois‑ci, c’est le mythe d’Antigone qui est abordé, histoire d’une sœur condamnée à mort pour avoir enfreint l’interdiction de donner sépulture à son frère, jugé traître à la patrie. Le thème est un classique du théâtre, parfois usé jusqu’à la corde, et les versions abondent, dans certains cas calamiteuses 1. Tournant le dos aux tentations du parler moderne et autres déconstructions hip‑hop et street art, Bellorini a privilégié la fidélité au texte de Sophocle, ce qui est finalement la plus contestataire des contestations.

Être dirigé par ce metteur en scène n’est pas la moindre des chances. L’installation épurée où l’on retrouve plusieurs éléments chers à Bellorini, dont l’harmonie de l’eau et du feu, est ici magnifiée par le grand nombre de figurants sur un plateau immense, qui permet des effets de très belle ampleur avec très peu de moyens. Dans ce cadre somptueux, la diction impeccable de ces presque enfants qui ont travaillé comme des damnés est un véritable enchantement, et, je dois l’avouer, une heureuse surprise. Il y a même des instants de grâce absolue ou, cessant de « faire du théâtre », les apprentis comédiens s’autorisent à être tout à fait le personnage. À ces moments, enfin libéré de ce qui, en général, empêche d’écouter vraiment le texte, on se surprend à comprendre Sophocle. Entendre cette jeune fille proclamer à Créon qui est « toute haine » qu’elle-même est « tout amour ». Entendre des mots vieux de 2 500 ans, sonnant si juste dans la bouche de ces enfants de 2016. Le tout au beau milieu de ce Saint‑Denis qui vient de se faire si tragiquement remarquer dans l’actualité. C’est à vous tirer des larmes. Précipitez-vous. Ils ne jouent plus qu’une fois, ce soir. 

Élisabeth Hennebert

  1. Dans la livraison de mai 2015 de la rubrique « Les Trois Coups fait son salon », j’avais donné mon point de vue sur la version du mythe d’Antigone proposée par Martin Crimp dans Le reste vous le connaissez par le cinéma, l’Arche, collection « Scène ouverte », 2015.

Antigone, de Sophocle

Mise en scène : Jean Bellorini, Delphine Bradier, Gaëlle Hermant

Par la Troupe Éphémère

Son : Jean Bellorini, Léo Rossi‑Roth, Sébastien Trouvé

Lumières : Jean Bellorini, Cécile Robin

Costumes : Élodie Madebos

Vidéo : Kristelle Paré

Théâtre Gérard‑Philipe • 59, boulevard Jules-Guesde • 93207 Saint‑Denis

Métro : Saint‑Denis‑Basilique (ligne 13) ou R.E.R. D Saint‑Denis

Deux représentations : 12 et 13 mai 2016 à 20 heures

Tarifs : de 7 € à 3 €

Durée : 2 heures