« Au cœur des ténèbres », de Joseph Conrad, l’Élysée à Lyon

« Au cœur des ténèbres » © Michel Cavalca

Intranquille dérive

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

À Lyon, le théâtre de l’Élysée ouvre sa saison avec « Au cœur des ténèbres » de Joseph Conrad. À la barre de cette création, un équipage expérimenté : Joël Jouanneau, Michel Raskine et Marief Guittier.

L’argument du spectacle tient en peu de mots. Charlie Manson, officier de la marine marchande, remonte le fleuve Congo aux commandes d’un vieux steamer. Il a pour mission de retrouver un certain Kurtz, collecteur d’ivoire dont sa société commerciale n’a plus de nouvelles. Récit à la première personne, le texte dérive progressivement de la relation d’une enquête à celle d’un voyage initiatique. Charlie Manson, avec les mots d’une écriture binaire, oscille entre fascination et répulsion à mesure qu’il découvre la dualité du personnage de Kurtz. Homme revêtu d’un « paletot d’idéal » ou trafiquant sanguinaire ? Dans un style à l’envoûtante puissance évocatrice s’impose, au rythme lancinant d’une obsédante litanie, un discours critique sur la brutalité des hommes et sur les violences du colonialisme.

Pour mener à bien la mise en théâtre de cette longue nouvelle de Joseph Conrad, Michel Raskine, aidé par l’adaptation-réduction de Joël Jouanneau, choisit une dramaturgie de l’épure. Quelques potelets plantés à l’avant-scène marquent la frontière du quatrième mur. Une servante de scène géante, balise dans la nuit, domine l’espace de jeu. Un empilement de praticables métalliques symbolise la passerelle d’un bateau. Une toile peinte en fond de scène représente le fleuve. À l’évidence, nous sommes au théâtre.

De cet environnement à la rugueuse simplicité, le metteur en scène se suffit pour laisser à Marief Guittier, la comédienne, la responsabilité de piloter le récit. Étique silhouette à la voix rocailleuse, elle mastique la langue de Conrad comme une chair crue. Économes sont aussi les emplois de la lumière et de la musique. Éclairage froid et droit comme une lame quasi constamment. Nappes sonores avares pour quelques pauses angoissantes ou apaisantes. Pour l’ensemble de ces options, Michel Raskine ne peut qu’être loué. Évidence et rigueur sont les solides fondations d’une théâtralité intelligente et sensible.

Le récit fatigue

Et pourtant l’on quitte la représentation avec une relative insatisfaction, née peut-être d’une heure d’écoute aux rares respirations. La binarité du texte de Conrad porte quelque peu les rides de sa date de parution : 1899. Bâti en permanence sur des oppositions du type rêve ou cauchemar, homme-dieu ou homme-démon, vérité ou mensonge, le récit fatigue. Original et osé pour son époque, il paraît aujourd’hui manquer de complexité et de contradictions. Questionne également l’un des écueils récurrents d’un langage théâtral tout en adresse malgré la virtuosité de l’interprète. Une sorte de didactisme s’installe. Enfin, et c’est dit sans volonté de nuire ni de mettre en cause l’admiration passée et à venir pour les travaux de Michel Raskine et Marief Guittier, il y a une forme de lassitude à les voir réitérer la question du genre dans leurs créations. Charlie Manson ressemble à Max Gericke qui ressemble à Jean‑Jacques Rousseau, époustouflantes incarnations masculines jouées par une femme. Quand on écoute le machisme imprégnant l’écriture de Joseph Conrad, on se surprend à regretter pour plus de force critique une interprétation par un comédien.

Le spectacle débute par le Bateau ivre d’Arthur Rimbaud. Thomas Rortais en donne une magnifique version. Souffle lyrique et sauvage auquel on s’accroche comme à une bouée. Thomas Rortais est jeune comme Charlie Manson dans Au cœur des ténèbres. Pourquoi pas lui pour nous embarquer sur le fleuve intranquille de Conrad ? 

Michel Dieuaide


Au cœur des ténèbres, de Joseph Conrad

Adaptation : Joël Jouanneau

Mise en scène : Michel Raskine

Avec : Marief Guittier (Charlie Manson) et Thomas Rortais

Sons en direct : Thomas Rortais

Lumières et régie : Adèle Grépinet

Photos : © Michel Cavalca

Administration : Élodie Laimene-Érard

Diffusion : Carole Villiès

Production : Raskine & Compagnie

L’Élysée • 14, rue Basse-Combalot • 69007 Lyon

Tél. 04 78 58 88 25

Courriel : theatre@lelysee.com

www.lelysee.com

Représentations : les 10, 11, 12, 15, 16, 18, 19, 21, 22, 23, 25 septembre 2015 à 19 h 30, les 17 et 24 à 15 heures et à 21 heures

Durée : 1 heure

Tarifs : 10 euros, 12 euros