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Entretien avec Julien Poncet, directeur de la Comédie-Odéon à Lyon

« Je lance un appel aux collectivités pour que nous, petits théâtres privés, ayons aussi notre chance »

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

La Comédie-Odéon est un tout jeune théâtre (il a fêté ses 7 ans en décembre), un des rares à Lyon qui soit complètement privé. Son directeur, Julien Poncet, a produit des spectacles aussi différents que Les Naufragés d’Emmanuel Meirieu, Life is a bathroom de Ivan Gouillon et Famille pour tous… et les enfants seront bien gardés de Ségolène Stock. Mais il est déjà dans la tourmente. Il faut avoir les reins solides pour traverser cette crise…

Quelles mesures avez-vous prises, suite à l’obligation de confinement ?

Le théâtre est fermé depuis le 13 mars. C’est tout et c’est énorme. On a déjà dû gérer 125 reports et annulations jusqu’au 30 avril. On avait, comme toujours, deux représentations par jour, plus les spectacles en tournée, les stages, une activité intense et permanente, ce qui est une caractéristique des théâtres privés. Nous avons immédiatement décidé de mettre l’entreprise le plus possible en sécurité, en soulageant les charges les plus importantes. Nous avons par exemple mis des salariés en chômage partiel, en ne conservant qu’environ 20 % des activités. Nous étions en train de travailler à l’élaboration de la saison prochaine pour être présents à la rentrée.

Quelles répercussions cela entraîne-t-il pour les théâtres privés, et d’abord pour vous ?

Paradoxalement, si la place des artistes dans notre société semble sortir renforcée de cette crise, je crains que le spectacle vivant ne mette très longtemps à se remettre de cette interruption, car notre art s’exerce devant des gens.

Il existe une clé de calcul dans l’économie des théâtres privés qu’on appelle le TOM (Théâtre en ordre de marche), qui représente les charges fixes et incompressibles hors coûts artistiques (loyer, frais de fonctionnement…). Nous avons un TOM en position sommeil à 1 092 € par jour. Même si nous avons pu discuter avec nos fournisseurs et obtenu quelques reports, on sait déjà qu’à la rentrée prochaine, ces reports qui ne sont pas des annulations, vont nous revenir en pleine face.

Comédie-Odéon © Paul-Bourdrel

© Paul Bourdrel

Même si on arrive à tenir, en attendant que ça passe, nous ne serons sans doute pas en capacité de réinvestir, notamment dans les secteurs artistiques et de la communication. Cette histoire va sans doute bouleverser jusqu’aux contenus des spectacles que nous présenterons. Sans compter qu’il n’est pas sûr que les gens se précipitent de nouveau au théâtre. Il y aura sans doute embouteillage de communications. Cela se fera au profit des grosses structures qui auront les moyens d’acheter des pages entières de publicité, au détriment des petits théâtres comme le nôtre.

Comment faire sans garantie de reconduction budgétaire ?

Nous n’avons plus les ressources constituées par la billetterie, le bar. Du 15 mars au 30 avril, nous avons perdu 235 000 € de chiffre d’affaires. Cette perte ne va pas seulement affecter le théâtre mais toute la chaîne de nos fournisseurs. Bien entendu, le plus important, c’est de soutenir l’humain, les petites compagnies, les intermittents qui sont au cœur de notre projet. À titre de comparaison, l’année dernière, on a fait plus de 2 700 cachets d’artistes. Cela fait un gros employeur en sommeil.

Alors, quelles solutions ?

Chaque théâtre privé a son modèle qui n’a rien à voir avec un autre. Nous n’avons, par exemple, ni le même modèle économique, ni le même projet artistique que le Théâtre Tête d’Or, à Lyon lui aussi. Cela rend très difficile pour les collectivités d’avoir une idée d’ensemble pour soutenir le théâtre privé. Aujourd’hui le Ministère va sans doute négocier avec des représentants du théâtre privé, qui sont essentiellement basés à Paris où se concentre la majorité de la profession. Isolés à Lyon, nous pesons peu dans le paysage national. Comment se signaler, être au bon endroit au bon moment avec la bonne personne qui pourra nous accompagner ? Je lance donc, ici, un appel aux collectivités pour qu’elles fassent attention à cette réalité, pour que nous ayons tous notre chance. Il faudra compter avec une association des théâtres privés de province, qui est en train de voir le jour.

Vous parlez de disparité. Mais cela paraît logique : qui dit privé dit aussi liberté, spécificité, caractère unique !

C’est en effet sa liberté, qui fait son identité mais aussi sa fragilité. Toutefois, notre identité se mesure à notre projet artistique et aussi à notre activité économique : nous avons fait 68 000 entrées, la saison dernière, grâce à des spectacles qui tournent dans des théâtres nationaux comme dans des cafés-théâtres. Nous créons un véritable ruissellement sur le territoire. La dimension culturelle et d’intérêt général de notre projet, qui est le ressort de notre passion, n’obtient sans doute pas une reconnaissance institutionnelle à la hauteur de cet investissement.

Vous êtes réellement très inquiet ?

Les théâtres publics ont des difficultés eux aussi et ont pris des engagements vis-à-vis des compagnies, par exemple, mais cela n’affecte pas leurs ressources. Pour nous, qui avons pris les mêmes engagements, nous n’avons aucune assurance : la pompe est fermée. Alors aujourd’hui, oui, je suis inquiet.

Heureusement, j’ai en moi une bonne dose d’inconscience ou d’optimisme, qui me fait penser qu’il va être intéressant de réinventer un modèle, de réanimer l’outil. Mais cela ne se fera pas sans soutien. Qui sera prêt à le faire, et comment ? Dès qu’on pourra sortir de chez nous, on fera tout pour aller jouer devant des gens à qui on aura des choses à dire.

Le théâtre public va et doit redémarrer, d’autres (en région lyonnaise) qui bénéficient de financements mixtes, ont les moyens de faire une propagande du tonnerre, ils seront partout, alors que nous n’aurons pas un kopek. Pourtant, nous avons un super programme de rentrée, avec deux créations : l’une de Philippe Caubère sur quatre semaines, l’autre de Patrick Timsit pendant trois semaines. Ajoutons la nouvelle création d’Alexis Michalik, l’éligibilité aux Molières des Naufragés d’Emmanuel Meirieu…

L’issue dépendra sans doute de nos spectateurs. Il faudra qu’ils achètent des places pour la rentrée. Sinon nous n’accosterons jamais sur les rives du nouveau monde. 

Propos recueillis par
Trina Mounier


Comédie-Odéon

6, rue Grolée • 69002 Lyon

04 78 82 86 30 • Facebook


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Les Naufragés, d’Emmanuel Meirieu, par Michel Dieuaide

☛ Life is a bathroom and I am a boat, d’YvanGouillon, par TrinaMounier

Arnaud-Meunier-École-de-la-Comédie-de-Saint-Étienne@Sonia Barcet

Entretien avec Arnaud Meunier et Duniemu Bourobou, École de la Comédie de Saint-Étienne

« Maintenir une continuité pédagogique pour l’ensemble des élèves »

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Arnaud Meunier dirige la Comédie de Saint-Étienne, dotée d’une école depuis 2011. Avec la directrice des études, Duniemu Bourobou, il répond à nos questions sur la poursuite des activités pédagogiques, envers et contre tout. 

Pouvez-vous préciser les caractéristiques de l’École de la Comédie ?

Notre école comprend trois secteurs : l’École supérieure d’Art dramatique, qui concerne deux promotions, l’une qui devrait sortir diplômée en fin de saison et la deuxième année. Dans le cadre de l’égalité des chances, une classe préparatoire intégrée forme une dizaine de jeunes gens aux concours d’entrée dans l’enseignement supérieur. Enfin la formation professionnelle et continue comprend notamment ceux qui sont en validation des acquis de l’expérience (VAE) et qui sont déjà des professionnels. Or, la Comédie est fermée depuis le 16 mars. Maintenir le contact et travailler par visioconférence est devenu la règle dans tous les secteurs, ce qui n’est pas compliqué pour l’enseignement général et le chant, par exemple, mais l’enseignement est évidemment interactif et très individualisé. Si l’activité de l’École est maintenue, elle est donc très digitalisée. Chaque fois, nous faisons du cas par cas.

Il vous a fallu trouver des solutions particulières pour chacun de ces secteurs ?

Par exemple, pour les élèves de la classe préparatoire, il fallait veiller à ce qu’ils ne se démotivent pas, qu’ils restent dans une dynamique. C’est un véritable enjeu, car la grande majorité d’entre eux sont rentrés chez eux et le travail en autonomie est parfois difficile. Comme ils préparent les concours des écoles supérieures d’art dramatique, c’est particulièrement important pour eux de rester mobilisés.

Qu’avez-vous mis en place, concrètement ?

Grâce à une plateforme collaborative, les étudiants doivent rendre quotidiennement un travail sur une thématique précise, qui change chaque semaine et qu’on alimente avec des livres, des films. Cela leur permet de rester actif, de continuer à acquérir des compétences, de muscler leurs outils, à commencer par leur mémoire.

Tiens-ta-garde-Collectif-Marthe-Ecole-Comédie-Saint-Étienne

Répétitions (le 5 mars) de « Tiens ta garde », du Collectif Marthe (des anciens étudiants)

Comment stimuler la créativité ?

Des projets créatifs se mettent en place pour les élèves des deux promotions en cours. Ainsi, en deuxième année, on a gardé des laboratoires avec Magali Bonat et Agathe L’Huillier. Pour conserver l’expérience du direct, on utilise la vidéo et on travaille à partir de monologues. On leur propose aussi du travail d’écriture, notamment à partir des personnages de Britannicus. Quant aux élèves de troisième année, ils mettent en place une bibliothèque numérique avec Mathieu Montanier : chacun choisit un court extrait et le présente en vidéo.

Les travaux déposés sur la plateforme sont accessibles à tous, de façon à pouvoir continuer à travailler ensemble. En ce qui concerne la deuxième année, les répétitions des deux pièces commandées à une jeune auteure, Haïla Hessou, devraient avoir commencé. Avec elle et le parrain de la promotion, Olivier Martin-Salvan, nous leur avons demandé de transformer ces créations en web-séries qui pourront être montrées. Les cours de chant, de danse, de yoga continuent par vidéo, via Whatsapp.

Pour le diplôme d’État, et notamment la VAE, on maintient l’accompagnement collectif par le biais de l’application Zoom. On a réussi à assurer une continuité pédagogique pour l’ensemble des élèves.

Des partenariats existent-ils avec d’autres structures ?

Les deux écoles participent au dispositif mis en place par La Colline, Le Creux de l’oreille [les poissons pilotes de la Colline], qui propose à des comédiens, ayant déjà travaillé dans ses productions, de dire des textes à des spectateurs en les appelant personnellement au téléphone, comme une confidence.

Parmi eux, des comédiens de l’École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre (ENSATT) et de la Comédie de Saint-Étienne. Deux heures par jour et par comédien, cela représente un engagement réel. On pourrait penser que l’opération va concerner très peu de monde, mais elle a pris une ampleur exceptionnelle. À la fin du confinement, plusieurs milliers de personnes auront été touchées. La preuve que le théâtre est toujours bien vivant ! 

Propos recueillis par
Trina Mounier


Comédie de Saint-Étienne 

Place Jean Dasté • 42000 Saint-Étienne

04 77 25 14 14 • Facebook


À découvrir sur Les Trois Coups :

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Claire-Lasne-Darcueil-Conservatoire-national-d’art-dramatique © Christophe Raynaud de Lage

Entretien avec Claire Lasne Darcueil, directrice du Conservatoire national supérieur d’art dramatique

« Faire vivre une école en temps de confinement »

Par Salomé Baumgartner
Les Trois Coups

Claire Lasne Darcueil est la directrice du Conservatoire national supérieur d’art dramatique (CNSAD) depuis 2013. Face à la pandémie de coronavirus, elle cherche, avec les 35 membres administratifs et techniques ainsi que les enseignants, à maintenir l’enseignement et les activités culturelles.

Comment le CNSAD assure-t-il la continuité pédagogique ?

Je dois dire que je suis épatée et étonnée de l’organisation que l’école a réussi à trouver. Au début du confinement, j’ai envoyé un mail aux professeurs pour leur dire que nous avions un défi à relever. D’autant plus que nous sommes une des écoles les plus infectées, car le premier tour du concours d’entrée s’est tenu durant les quinze jours précédant le confinement et a vu défiler 6 700 personnes.

Aujourd’hui, tous les enseignements sont assurés à distance. Il n’y a pas que le théâtre : cours de danse, d’anglais, de Feldenkrais (une gymnastique douce qui entretient le corps et l’esprit)… Tout est réinventé. Nous avons procédé par phases afin de réorganiser le fonctionnement de l’école. Au cours de la première semaine, nous avons contacté tous les élèves afin de nous enquérir de leur santé et de leur possibilité de suivre des cours. Nous avons cherché des solutions pour chacun d’entre eux, en leur envoyant du matériel informatique ou en augmentant les forfaits. Le fait d’être un établissement appartenant au campus de l’université Paris sciences et lettres (PSL) a été un soutien informatique fort.

On continue toujours à résoudre des problèmes. On cherche constamment des solutions. Tout le monde est au rendez-vous, malgré les soucis, la maladie, l’angoisse. Je suis fière de diriger le CNSAD.

Est-ce possible de faire un cours de théâtre à distance ?

Le théâtre est un art vivant dont l’essence est la présence physique. C’est un contrat qui ne doit pas être trahi. Néanmoins, ruser avec les contraintes fait aussi partie de notre nature, et Sandy Ouvrier (une des enseignantes) me disait que pendant cette période, le Conservatoire était une « boîte à création incroyable ». Chaque professeur mène son cours à sa manière en s’adaptant à la fois à sa matière et aux modes de communication. La plupart des cours se font en visioconférence à l’aide de la plateforme Teams, mais on voit se développer d’autres moyens d’enseigner.

Par exemple, les élèves de première année travaillent sur La Mouette, de Tchekhov. Il leur a été demandé de correspondre entre eux, dans la peau de leur personnage, afin de continuer à travailler leur monologue intérieur. En danse, il a été proposé à ceux de deuxième année de créer un « fil d’improvisation » : chacun danse face à sa caméra ou son téléphone et l’on met bout à bout les petits films afin de créer un film dansé.

Donc, oui, c’est possible grâce à la créativité de chacun. Et puis, les élèves ne sont pas seuls à bénéficier de ces cours : on propose du Feldenkrais au personnel. Continuer une pratique d’exploration de soi, même à distance, permet aussi d’agir sur le moral.

S’adapter avec créativité

Comment adaptez-vous les évaluations et aménagez-vous les spectacles de fin d’année ?

Dans de nombreuses matières, les élèves vont être évalués à distance. Ce sera le cas pour les épreuves accordant des crédits universitaires (ECTS), ainsi que pour les soutenances de master. En revanche, les élèves de deuxième et troisième années subissent un préjudice quant aux représentations, et j’en suis désolée. Nous organisons habituellement un évènement, animé par les étudiants de deuxième année, que nous appelons les Journées de juin. Malheureusement, compte tenu des circonstances, celles-ci sont annulées. Deux spectacles des classes de troisième année connaissent le même sort.

Mais les étudiants, qui étaient en pleine répétition, cherchent d’eux-mêmes à réinventer de nouvelles formes, afin de pouvoir malgré tout « performer » leur travail. Il y a quelques jours, deux élèves ont eu l’initiative de créer une vidéo rassemblant tout le monde, afin de faire parler les corps. Seuls les travaux menés par la troupe du Tg Stan et par Manon Chircen seront joués, coûte que coûte, quand nous pourrons reprendre les cours.

Les résultats du premier tour de votre concours d’entrée sont tombés en même temps que le confinement. Sur votre site, il est indiqué que les deuxième et troisième tours seront reportés. Ce décalage des épreuves peut-il modifier ses modalités ?

Aujourd’hui, je ne suis pas en mesure de pouvoir dire à quel moment ils seront reportés. Cependant, il y a deux choses dont je suis sûre : tout d’abord, nous attendrons d’avoir des conditions de parfaite sécurité vis-à-vis du virus. Ensuite, ils ne pourront pas avoir lieu tant qu’il ne sera pas certain que tous les candidats puissent passer les deuxième et troisième tours. En effet, le déconfinement va vraisemblablement se faire par étapes. Ainsi, par équité, j’attendrai que tous aient la capacité de pouvoir se rendre au CNSAD.

En revanche, il n’est pas question de changer les modalités d’entrée. Ce concours, c’est surtout une rencontre avec un élève. Le troisième tour est une séance de travail. Elle est pour moi fondamentale. Elle nous permet de voir la vocation des candidats et de véritablement les découvrir sur un plateau. S’il est possible de maintenir un lien déjà existant en étant à distance, on ne peut pas fonder une rencontre autrement qu’en se voyant. Nous devons à présent organiser les deuxième tour avec 172 candidats.

Aujourd’hui, vous êtes-il possible de mesurer l’impact du confinement sur les activités du CNSAD ? Sur les interprètes de demain ?

Au CNSAD, être seul nous a, au sein de l’équipe, rapprochés : nous créons un dialogue que je trouve très beau. Et ça, on ne pourra pas l’oublier, je crois. Pour l’instant, on vit le confinement au jour le jour. Je pense qu’il y aura effectivement des changements, mais je ne peux pas en mesurer l’importance. C’est aussi parce qu’il est propre à chacun.

Vous savez, je pense beaucoup à mes étudiants en ce moment. Cette période va nécessairement les structurer, à la fois en tant qu’être humain et comédien. Je me souviens, à leur âge, de l’arrivée du sida dans nos vies, de la sidération de notre génération, de notre colère contre les laboratoires pharmaceutiques…

Je fais partie de ceux qui ne rêvent pas que la vie reprenne comme avant. Selon Gilles Clément, « la notion de catastrophe naturelle a été inventée par l’être humain. La nature, elle, se transforme ». J’espère que nous prendrons le temps de remettre en question notre façon d’agir dans le monde. J’espère que nous nous donnerons un temps pour la convalescence et la conscience.

Et je pense que cette pandémie nous a montré l’importance de l’art dans nos vies. L’énergie produite pour faire perdurer les activités artistiques et culturelles, ainsi que la multiplicité d’artistes prenant la parole prouvent à quel point nous en avons besoin. Aujourd’hui, nous revenons à nos essentiels : l’art en fait partie, comme l’amour, et l’égalité entre les êtres.  

Propos recueillis par
Salomé Baumgartner


Conservatoire national supérieur d’art dramatique 

2 bis, rue du Conservatoire • 75009 Paris

Tel. : 01 42 46 12 91 • FacebookInstagram


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Entretien avec Laurent Gutmann, directeur de l’ENSATT, propos recueillis par Trina Mounier

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Ensatt-Laurent-Gutmann.-Ensatt

Entretien avec Laurent Gutmann, directeur de l’Ensatt

Laurent Gutmann : « On saisit toutes les opportunités d’invention, mais l’incertitude est immense »

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Quelles sont les nouvelles du côté des écoles ? Faire du spectacle vivant sans vivant représente un sérieux paradoxe. Outre le Conservatoire national supérieur d’art dramatique (lire l’entretien avec Claire Lasne Darcueil), nous nous penchons sur une autre prestigieuse école nationale de théâtre : l’École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre (ENSATT) à Lyon. Rencontre avec Laurent Gutmann, qui en a pris la direction en septembre 2018.

Pouvez-vous préciser les caractéristiques de l’ENSATT ?

Cette école est unique en Europe car elle prépare à tous les métiers du spectacle vivant, sans hiérarchie. C’est un message fort : il n’y a pas de petites mains dans notre univers qui est avant tout une aventure collective. Jeu, costumes, écriture, scénographie, mise en scène, son, lumières, administration, direction technique… tout est essentiel et interdépendant dans la création théâtrale.

Ensatt-Laurent-Gutmann-Ensatt

© DR

La plupart de ces métiers passent par « le faire », voire par le souffle et la chair. Comment vivez-vous ces temps de confinement ?

C’est une réelle difficulté d’autant que le 13 mars nous étions en plein concours de recrutement. Ce problème des calendriers reste pour l’instant entier. Pour les études proprement dites, voici quelques exemples des solutions mises en place : nous délivrons des licences et des masters, et les étudiants en dernière année de master doivent de toutes façons porter un projet personnel. Il a deux versants : une performance et un mémoire, dont le sujet était déjà bien circonscrit. Sur cet écrit, ils sont accompagnés à distance, c’est relativement simple.

Pour les comédiens c’est évidemment bien plus compliqué. Un laboratoire expérimental qui réunit tous les étudiants de première année, tous départements confondus, autour d’une thématique commune, devait se dérouler en avril. Il ne peut avoir lieu mais des étudiants travaillent chez eux autour de la thématique du confinement. Je suis curieux de voir ce que ça va donner.

Les étudiants en mise en scène sont particulièrement touchés puisqu’ils doivent présenter un spectacle. Quant aux étudiants en scénographie, engagés dans un travail avec Georges Lavaudant, ils continuent via Skype, en attendant des répétitions dont on ne sait pas si elles pourront démarrer un jour. L’incertitude est immense.

© David Anémian

D’autres départements, comme celui du son qui travaille sur des exercices de mixage, n’ont absolument pas besoin de présence physique. En ce qui concerne les écrivains, ils font un travail sur la traduction, directement sur Skype avec des traducteurs.

En revanche, le cœur du dispositif d’enseignement de l’écriture dramatique (Le Studio) ne peut être maintenu, puisque ceux qui écrivent soumettent leur production à leurs camarades et à leurs enseignants, un panel très large qui délibère collectivement. Impensable.

Je pourrais continuer à donner des exemples pour chacun des départements dont la configuration spécifique entraîne des besoins, et donc des dispositifs de formation particuliers. Par contre les enseignements théoriques se poursuivent en vidéo. En résumé, on maintient ce qui peut l’être et on saisit toutes les opportunités d’invention. 

Propos recueillis par
Trina Mounier


École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre

4, rue Sœur Bouvier • 69005 Lyon

04 78 15 05 05 • FacebookInsagram


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Marc-Lainé-Comédie-de-Valence © Pascale Cholette

Entretien avec Marc Lainé, directeur de la Comédie de Valence

La Comédie de Valence fait feu de tout bois

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Nommé à la tête de la Comédie de Valence au 1er janvier dernier, Marc Lainé n’a guère eu l’occasion de rencontrer le public valentinois, d’autant que la saison en cours avait déjà été préparée par Richard Brunel. Nous l’avons interrogé sur l’impact de cette crise sanitaire sur les activités du centre dramatique national Drôme-Ardèche.

Habituellement, à cette période, vous bouclez la saison prochaine. Où en êtes-vous ?

2021 sera une saison un peu particulière pour la Comédie de Valence. Elle devait initialement se dérouler hors les murs jusqu’au printemps pour cause de travaux. Ce que nous vivons contredit fortement toutes nos prévisions et les travaux risquent de prendre du retard. Cette incertitude va peser sur l’établissement de la nouvelle saison : notre programmation est évidemment liée à la réouverture de notre grande salle. Si celle-ci se décale, nous ne pourrons pas présenter un certain nombre de projets. Par ailleurs, il y a l’inquiétude que certaines équipes qui devaient créer pour les festivals d’été ne soient plus en mesure de le faire et ne puissent pas présenter leurs spectacles la saison prochaine.

Comédie-de-Valence-CDN-Drôme-Ardèche © DR

© DR

Cette crise a donc des conséquences immédiates, mais en aura aussi à moyen terme et sans doute sur toute l’activité de la maison. Conséquences qu’il nous faudra absorber sur plusieurs années si l’État ne peut pas nous aider. Je ne veux néanmoins pas noircir le tableau. Ce que révèle aussi cette crise, je crois, c’est la conscience, chez tous les partenaires, de notre interdépendance et donc de nos responsabilités réciproques. Nos maisons de créations peuvent et doivent prendre leur part pour supporter le choc. Et il existe chez tous les directeurs d’institution avec qui j’ai pu échanger, une solidarité très forte qui s’est exprimée dès le 13 mars : nous nous efforçons de tenir nos engagements auprès des compagnies, des artistes et des techniciens. Mais cette crise aura néanmoins des répliques, au moins jusqu’à la fin de saison prochaine.

Dans ces conditions, difficile aussi de garder le contact avec les spectateurs. Comment va s’effectuer la rencontre, vous qui entamez un nouveau mandat ?

Je devais rencontrer le public à l’occasion de la présentation de la Chambre désaccordée, programmée en avril par l’équipe de direction précédente. Comme beaucoup d’autres, ce spectacle a été annulé. Mais il m’a paru important que, malgré cette crise, nous puissions aller à la rencontre des Valentinois. Aussi, le projet « Notre grande évasion » que nous avons lancé via les réseaux sociaux est une manière, pour moi comme pour les artistes du nouvel Ensemble pluridisciplinaire, d’échanger et de partager des œuvres avec le public avant la saison prochaine.

S’échapper

via des propositions artistiques,

partager l’art

permet d’ouvrir des perspectives.

Remettons-nous dans le contexte du tsunami du vendredi 13 mars 2020. Dès le lundi suivant, toute l’équipe avait l’intuition que le confinement allait être décrété. On a donc paré au plus pressé : faire en sorte d’honorer les contrats vis-à-vis des compagnies et du personnel intermittent ou de reporter les spectacles qui pouvaient l’être. Mais ensuite, au moment de nous quitter, un vertige nous a tous saisis. Nous savions que nous n’allions pas nous revoir avant longtemps et que nous allions devoir réinventer, dans le cadre du confinement, des méthodes de travail. Mais ce qui allait être à l’arrêt surtout, c’était le cœur de notre mission, ce qui donne un sens à notre engagement à tous : la création.

Ça nous semblait impossible. Même « bricolée » avec les moyens du bord, il fallait maintenir une activité de création. J’ai donc proposé à l’Ensemble pluridisciplinaire d’inventer des propositions artistiques, participatives ou plus personnelles, pensées spécifiquement dans ce contexte inédit du confinement. Dès le mercredi ces propositions existaient et je les ai regroupées sous ce titre : « Notre grande évasion ». Ce titre résonne pour moi à la fois comme un défi face à la situation et comme une invitation lancée aux spectateurs. Dans cette période terrible, s’échapper via des propositions artistiques, partager l’art, permet d’ouvrir des perspectives.

Ensemble-pluridisciplinaire © Comédie de Valence

Pouvez-vous préciser en quoi consiste cette « Grande évasion » ?

Elle permet au fond d’affirmer d’ores et déjà deux grands axes du projet qu’on porte à la Comédie de Valence : la transdisciplinarité et la dimension participative. « Notre grande évasion » préfigure en quelque sorte les O.V.N.I. (Objets Valentinois Non Identifiés), qui sont des projets participatifs que nous mettrons en place à partir de la saison prochaine. Ces O.V.N.I. seront des créations partagées, qui se déploieront dans tous les champs disciplinaires et qui donneront naissance à des œuvres aussi essentielles et abouties que nos spectacles.

Pour en revenir à « Notre grande évasion », voici quelques-unes des premières propositions. Je précise que tous les artistes sont bénévoles.

L’Échappée intérieure est un atelier d’écriture participatif initié avec Tünde Deak, autrice et metteuse en scène. Il s’agit de créer une grande chaîne littéraire. Cette chaîne durera toute la durée du confinement. Chaque jour, nous recevons un nouveau texte qui prolonge le texte publié la veille, à la manière d’un cadavre exquis. Les contributions passionnantes et très contrastées que l’on a déjà reçues composent un long voyage onirique. Ce voyage mental, débuté il y a plus de deux semaines avec un premier texte que j’avais écrit, se poursuit chaque jour dans des directions insoupçonnées. Les auteurs et les autrices ont 24 heures pour écrire leur texte. Il y a une forme d’urgence, mais qui est joyeuse et inspirante. Tout le monde peut participer, absolument tous les publics, et cette diversité est enthousiasmante.

Carnet-de-voyage-immobile © Stephan-Zimmerli

« Carnet d’un voyage immobile », de Stephan Zimmerli © Stephan Zimmerli

Pour Carnet d’un voyage immobile, Stephan Zimmerli demande par Skype à un participant de lui décrire son lieu idéal. Puis, en dialogue avec cette personne, guidé par elle, il filme sa main dessinant en direct ce lieu idéal, grâce à un petit dispositif de tournage improvisé dans sa cuisine. Quant à Silvia Costa, confinée près de Venise, elle reprend un projet en cours et transforme en dessins, en poèmes, les pensées, impressions, sentiments que chacun peut lui confier par mail. Avec la crise, le projet est devenu Je suis dedans. Être ce qui est fermé dans le trait, une sorte de carnet de bord de quarantaine publié chaque nuit.

D’autres projets existent encore, celui de Marie-Sophie Ferdane qui lit les souvenirs d’actrice de Bulle Ogier réunis dans J’ai oublié (Seuil, Prix Médicis 2019), ou celui de Bertrand Belin qui a entamé une aventure personnelle sous forme de performances sonores et pince-sans-rire, comme il sait si bien faire : Le Carnet de bord de quarantaine. Penda Diouf, confinée à Aubervilliers, propose un carnet intime de lectures philosophiques et politiques qui permettent d’interroger le drame que nous vivons aujourd’hui, de réfléchir au Jour d’après, de nous fournir les armes intellectuelles nécessaires pour affronter cette « guerre », qui ne se passe pas forcément aux endroits où on le suppose. Et d’autres propositions vont arriver, notamment chorégraphiques.

Pourquoi êtes-vous si attachés à la transdisciplinarité ?

Je fais partie d’une génération qui a eu à revendiquer de fabriquer, d’inventer, des spectacles de théâtre en croisant notre art avec d’autres disciplines. La génération suivante, celle de Julien Gosselin par exemple, pratique « naturellement » cette forme de création hybride. Aujourd’hui, il me paraît essentiel qu’un lieu de création puisse témoigner de ce courant artistique contemporain.

J’aimerais que la Comédie de Valence devienne un des lieux de création transdisciplinaire les plus dynamiques et les plus inventifs de France. Pas seulement en réunissant les artistes des champs disciplinaires liés au spectacle vivant, mais en l’étendant véritablement à l’ensemble des disciplines. Artistiques bien sûr (littérature, musique, cinéma, arts plastiques…), mais aussi, scientifiques, ou pourquoi pas sportives… Cette hybridation peut, je crois, nous permettre d’inventer de nouvelles formes de théâtre et de nouvelles histoires qui résonnent avec notre époque, qui font écho à la complexité passionnante de notre monde contemporain. 

Propos recueillis par
Trina Mounier


Notre grande évasion

Comédie de Valence – Centre dramatique national Drôme-Ardèche • 1, place Charles-Huguenel • 26000 Valence

Tel. : 04 75 78 41 70 • FacebookInstagram

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