« Baal », de Bertolt Brecht, la Manufacture à Avignon

Baal © D.R.

De gros cordages pour un vol au ras des pâquerettes

Par Lise Facchin
Les Trois Coups

Certains textes de théâtre sont de véritables nœuds de vipère : on ne doit s’y aventurer que si l’on sait parler le langage des serpents. Faute de quoi, c’est assurément la débâcle. « Baal », la première pièce de Bertolt Brecht, compte parmi ceux‑là. Dans la navette de la Manufacture au retour de la patinoire d’Avignon où se jouait la pièce, je suis arrivée à cette triste conclusion : Jean‑François Matignon ne savait pas parler aux vipères…

« Il faut bien avoir en tête que, lorsqu’il écrit Baal, Brecht a seulement 19 ans et qu’il est complètement obsédé par Rimbaud. C’est véritablement une œuvre d’adolescence. On y retrouve toutes les thématiques du mythe rimbaldien : le mépris de la femme, le rejet de l’église et de la bourgeoisie, la liberté, l’homosexualité, la fascination pour la nature, la tension perpétuelle entre poésie et débauche… N’oublions pas non plus qu’à cette époque Brecht n’est pas encore le dramaturge du Berliner Ensemble et qu’il est encore loin du théâtre épique 1. »

Si je suis convaincue que la troupe a compris la débauche, il me semble que la poésie a été on ne peut plus négligée, voire délaissée. Et cette impression n’a fait que se confirmer à mesure que se déroulait la pièce. À vous dire le vrai, le début m’avait semblé plutôt bon. L’action s’ouvre sur une scène éternelle : Baal, reçu dans une soirée mondaine, finit par ruiner la soirée de ses hôtes qui avaient tant loué sa poésie. La scène qui clôt l’acte est superbe, elle témoigne d’une finesse que l’on utilise au compte-gouttes, probablement par crainte de n’en avoir pas assez… Les invités, insultés, ont quitté les lieux, Baal reste seul avec la maîtresse de maison. Une scène de séduction muette s’ensuit. Originale, probable, magique. J’y croyais et j’étais séduite de concert. Le charme fut de courte durée et j’entrais dans un long tunnel qui devait durer jusqu’à la fin du spectacle.

Bien sûr, Baal est assoiffé de chair à un point qui frôle le cannibalisme. Bien sûr. Cela étant, les mots de Brecht nous suffisent pour le comprendre. Point n’est besoin de l’illustrer de façon chirurgicale – et je dis « chirurgical » pour ne pas dire « pornographique » – et de nous réapprendre à décliner les positions de l’amour sur, sous, et contre une table… J’ai toujours été convaincue que la puissance résidait dans la suggestion : lassée de ses corps nus, de ses fornications, la chair n’est plus. Elle perd de sa force, et ce n’est même pas choquant. Juste un peu facile.

Ce n’est pourtant pas le moindre des artifices maniés avec une légèreté de fanfare… Citons pêle-mêle : la citation de Whiskey Bar 2 dans une scène de cabaret, Tom Waits pour souligner les scènes de débauche, la croix de deux mètres de haut accompagnant le prêtre venu rendre visite à Baal dans sa cellule (elle avait servi auparavant dans le tour de chant de Baal, où il singe la montée au calvaire, accompagné par des danseuses en short déchiré…), et je pourrais continuer longtemps.

Cet imbécile m’a fait rater le moment où le soleil balaie la cime des arbres

Le problème de fond n’est pourtant pas là. Il semblerait que le personnage de Baal soit réduit à une seule de ses dimensions : c’est une bête égoïste, point à la ligne. Aucune empathie ne m’est venue, jamais. Pas de trace du créateur, c’est un misérable qui parle de poésie et de littérature, mais n’en fait jamais. Dans la scène où Brecht le figure à son bureau, s’infligeant de ne pas boire avant qu’il ait terminé d’écrire, rien sur son bureau qu’une lampe, une bouteille et une feuille blanche. Rien de la complexité de ce personnage tiraillé entre un besoin viscéral d’écrire (« Il faut que quelque chose naisse de moi ! ») et l’attraction qui le pousse vers le néant. De même, lorsque le curé quitte la cellule vaincu, Baal lance cette réplique superbe : « Cet imbécile m’a fait rater le moment où le soleil balaie la cime des arbres ». Nous passons à côté de cette facette pourtant fondamentale et à laquelle il sacrifie tout, cette contemplation qui, seule, remplit son âme.

Un passage m’a pourtant mis la chair de poule : le récit de la « pauvre Evelyn ». Comme souvent dans le théâtre de Brecht, un comédien vient sur le plateau raconter une histoire qui semble n’avoir de prime abord que peu de liens avec la narration. Evelyn avait voulu se rendre en Terre sainte et s’était adressée au capitaine d’un navire marchand. Pour son transport, elle paya de son corps, puisque son âme était à Dieu. Elle n’arriva jamais en Terre sainte, et ni saint Pierre ni Satan ne voulurent lui ouvrir leur royaume. Seule en scène, la comédienne fut d’une telle justesse et d’une telle sobriété que la fable prit une force rare. La comédienne chargée du rôle de la mère de Baal détonne également sur le reste de la distribution par une profondeur touchante… et elle meurt très bien ! Ce qui n’est pas le cas de Baal, qui en fait des kilos et des kilos.

En se concentrant sur les aspects sulfureux de la pièce, au-delà d’être vraiment racoleuse, la mise en scène ne rend ni la profondeur du texte ni son incroyable dimension poétique. Car, dans Baal, Brecht n’a pas voulu traiter de la débauche sexuelle d’un homme, mais de poésie. À 19 ans, il donnait un texte dramatique qui traite de la tension conflictuelle entre chair et lyrisme, entre corps et esprit, portés aux extrémités de l’hypersensiblité. Combien j’ai regretté de ne pas retrouver cela dans le spectacle ! 

Lise Facchin

  1. Dixit Fabrice Chêne, mon collègue, qui m’accompagnait le soir de la représentation.
  2. Cette chanson, tirée de l’Opéra de quat’sous de Brecht, a été immortalisée par le groupe mythique The Doors.

Baal, de Bertolt Brecht

Traduction : Laurent Muhleisen

Mise en scène et scénographie : Jean‑François Matignon

Avec : Matthieu Boisliveau, Chloé Chevalier, Benoît Miaule, Samia Mendil, Blandine Robert, Régis Rossotto, Alexis Schweitzer, Béatrice Sprunger, Alexia Vidal, Michèle Dorlhac

Lumières : Michèle Milivojevic

Photo : © D.R.

La Manufacture • 2, rue des Écoles • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 85 12 71

Du 17 au 24 juillet 2009 à 21 h 40, relâche le 20 juillet 2009

Durée : 3 heures

16 € | 12 €