« Bal(l)ade parisienne », montage des textes de Delphine Haber et Isabelle Siou, Théâtre le Ranelagh à Paris

« Bal(l)ade parisienne » © D.R.

La bal(l)ade manquait d’l… an

Par Sylvie Beurtheret
Les Trois Coups

Elle a démarré en 2006 cette bal(l)ade. Du fond d’un garage de Montreuil, où deux comédiennes, amoureuses du verbe et du jeu, rêvaient de rendre la poésie vivante et drôle. Depuis, la belle en lettres a traîné ses guêtres surannées au Printemps des poètes et dans d’autres festivals culturels, en passant par les bibliothèques et les musées. Gagnant assez de galons pour tenir aujourd’hui le haut du pavé au cœur du cossu XVIe. Dans le salon de musique en chêne sculpté du vieux Théâtre du Ranelagh, le badaud sensible à la rime peut venir arpenter le bitume parisien, en mots et chansons. Mais, avec un l ou deux, cette promenade poétique ne m’a pas fait pousser d’ailes aux semelles…

Ah… Paris ! Comme serpente la Seine sous ses ponts (Mirabeau, forcément), elle en aura fait couler de l’encre de poètes, cette ville de lumières, flamboyante et glauque. Remontant le cours de ce beau fleuve de vers et de prose, deux jeunes dames du théâtre (Delphine Haber et Isabelle Siou) aussi insolentes qu’ingénues, nous entraînent dans une visite guidée de la capitale qu’elles ont cousue main. Avec une louable exigence. D’un point de broderie fort soigné, elles ont su assembler avec pertinence les mots célèbres, mais surtout moins connus de nos Parnassiens d’antan et d’aujourd’hui. Tissant un original patchwork de 41 poèmes, récités ou chantés sur les accords de guitare de leur musicien Yan Pradeau, bien meilleur parolier que chanteur.

Il est là, ce professeur de mathématiques qui choisit un jour de délaisser les équations pour gratter les cordes et titiller la rime. Assis, dans la faible lueur d’un réverbère, sur le banc public des amoureux de Brassens. Frac et chapeau claque noirs, ce Jiminy Cricket aux oreilles percées plaque timidement quelques accords, poussant la première chansonnette de son cru (Aïe, aïe, aïe) d’une voix éraillée de poulbot : c’est parti pour un tour de Paris en une heure pile !

Déboulent, brune piquante et blonde intense (excellente Isabelle Siou), deux guides de charme nées sous le signe du théâtre, en gants blancs et court-vêtues de queues-de-pie riquiqui rouge sexy sur gambettes gainées de noir. Graciles Frères Jacques au féminin, les voilà qui partent, à tombeau ouvert, « à la ville comme à la guerre ». Prenant d’assaut Paris, ses ponts, sa tour Eiffel, son Sacré-Cœur, sa gare du Nord et son R.E.R., dont « rien qu’le nom c’est l’enfer », elles évoquent, au passage, les joies et turpitudes de ses citoyens.

Expressives et vivantes à souhait, jouant aussi juste qu’elles chantent et se trémoussent, ces deux gracieuses sœurs jumelles à la Jacques Demy jouissent à rouler en bouche les pépites de nos chers Apollinaire et Prévert, Éluard et Queneau, Aragon, Brassens et Gainsbourg. Et se régalent de nous faire découvrir leurs héritiers du xxie siècle : Venaille, Roubaud, Reda, Janvier et autre Yan Pradeau, donc, aux textes délicieusement acidulés. Et c’est du bel ouvrage, propre et intelligent, que ces énergiques petites mains nous ont ourlé là ! Dépouillant leur exercice délicat de l’inutile emphase nuisible à dame Poésie. Mais…

Je ne me suis pas envolée… Manquait à l’habile canevas une plus ample respiration, une émotion, un supplément d’âme, un grain de folie, un doigt, peut être, de cette vénéneuse et verte absinthe qui servit bien souvent de muse. Moi qui rêvais d’une balade en tapis volant, j’ai atterri dans un bateau-mouche. Bercée par le ronron du moteur, je n’ai vu de Paris que ses trompeuses façades. Et mes sens endormis n’ont pu savourer toute la chair de ses poètes, dont la parole, trop foisonnante, a fini par s’évanouir. 

Sylvie Beurtheret


Bal(l)ade parisienne, montage des textes de Delphine Haber et Isabelle Siou

Potlatch & Cie • 17, rue Moret • 75011 Paris

potlatchetcompagnie@free.fr

Mise en scène : Benoît Bellal

Avec : Delphine Haber, Isabelle Siou, Yan Pradeau

Compositeur et musicien : Yan Pradeau

Lumière : Florent Barnaud

Photo : © D.R.

Théâtre du Ranelagh • 8, rue des Vignes • 75016 Paris

Réservations : 01 42 88 64 44

www.theatre-ranelagh.com

Depuis le 17 avril 2010, du mercredi au vendredi à 19 heures, le samedi à 16 h 30 et 19 heures, le dimanche à 15 heures, relâche le 21 mai 2010

Durée : 1 heure

28 € | 22 € | 10 €