« Bon voyage, Bob », de Alain Lucien Øyen et le Tanztheater Wuppertal, Chaillot – Théâtre national de la danse, à Paris

Bon voyage, Bob » d’Alan Lucien Øyen © Mats Bac Bon voyage, Bob » d’Alan Lucien Øyen © Mats Bac

La marche funèbre du Tanztheater Wuppertal

Par Maxime Grandgeorge
Les Trois Coups 

Pour sa première collaboration avec le Tanztheater Wuppertal de Pina Bausch, l’artiste norvégien Alan Lucien Øyen signe une pièce chorégraphique chorale sur la disparition de l’être cher. L’au revoir symbolique d’une troupe endeuillée à son mentor disparu.

Invitée par le Théâtre de la Ville et le Théâtre de Chaillot, la compagnie Tanztheater Wuppertal est à l’honneur en ce début d’été à Paris. La célèbre troupe de Pina Bausch, dont la venue constitue toujours un événement, propose pas moins de quatre rendez-vous en l’espace de quelques semaines. Deux nouvelles pièces sont notamment présentées au public parisien, dont Bon voyage, Bob. Un spectacle à mi-chemin entre théâtre et danse d’Alan Lucien Øyen, l’un des artistes les plus en vue de la scène norvégienne.

Il serait bien ambitieux de vouloir résumer en quelques lignes l’intrigue de Bon voyage, Bob, tant sa forme est fragmentaire et sa narration parcellaire. Les histoires s’y multiplient et s’y superposent, les destins s’y croisent et s’y complètent, jusqu’à constituer un tout homogène mais quelque peu brouillon. Partant du voyage comme métaphore de la vie et de la mort, Alan Lucien Øyen interroge la disparition de l’être cher au travers de saynètes énigmatiques qui alternent entre passages joués et moments dansés.

Bon voyage, Bob » d’Alan Lucien Øyen © Mats Bac
Bon voyage, Bob » d’Alan Lucien Øyen © Mats Bac

Histoires de mort

Omniprésente du début à la fin, la mort est ici abordée sous toutes ses formes, de la maladie au suicide en passant par le meurtre. Ces histoires de mort, qui se font écho tout au long du spectacle, constituent le principal leitmotiv du spectacle. Rêve prémonitoire, scènes d’adieu, préparation d’obsèques et souvenirs douloureux se succèdent, sans réel lien logique, tissant ainsi une toile d’araignées macabre dont le public a du mal à se défaire.

Alan Lucien Øyen met en scène des personnages guettés par la folie, dont on ne sait pas toujours clairement s’ils sont vivants ou morts. Crises convulsives de nerfs et d’hilarité s’enchaînent sur le plateau, mettant les interprètes à rude épreuve. Comme séparés par un gouffre invisible et infranchissable, les personnages ont souvent recours à un téléphone ou à des talkie-walkie pour pouvoir tenter de communiquer entre eux. Pris d’un désir soudain d’expression, ils écrivent et dessinent à la craie sur le sol et sur les murs.

Empreint d’un surréalisme débridé, parfois teinté d’humour, le spectacle propose de nombreuses situations qui rivalisent d’absurdité. Le public, convié en plein spectacle à une partie du jeu du pendu, est tour à tour confronté à une femme prenant une douche de sable, un homme parlant en code binaire, un cheval qui danse lascivement ou deux personnes dînant à côté d’un cadavre. Alan Lucien Øyen manie avec habileté l’art du décalage, comme le prouve ce dialogue téléphonique glauque au cours duquel un homme qui déclare sa flamme se voit menacé de chantage par sa « bien-aimée » au bout du fil.

Bon voyage, Bob » d’Alan Lucien Øyen © Mats Bac
Bon voyage, Bob » d’Alan Lucien Øyen © Mats Bac

L’absence écrasante de Pina

La danse, réduite ici à la portion congrue, prolonge cet univers énigmatique à grand renfort de performances habitées. Tels des fantômes revenus pour hanter les vivants, les danseurs s’adonnent à des rituels chorégraphiques dans un état qui frôle la transe. Hésitant entre l’étreinte et le combat, les corps, évoluant seuls ou à deux, s’abandonnent et crient leur désespoir, bercés par une musique aux accents bien souvent mélancoliques. Il faut attendre la toute fin du spectacle pour voir se mouvoir ensemble les différents danseurs de la troupe, le temps d’une brève chorégraphie.

La mise en scène, qui s’inspire fortement de l’univers du cinéma, ne cesse de passer d’un genre à l’autre et de multiplier les ambiances. Le spectacle s’ouvre sur une scène d’interrogatoire digne d’un polar, puis nous entraîne dans une saga familiale, avant de nous plonger dans une atmosphère fantastique. Cédant à l’obsession contemporaine pour la mise en abîme, Alan Lucien Øyen prolonge ce jeu de correspondances avec le cinéma jusqu’à transformer une salle de bain en un plateau de tournage le temps d’une scène inattendue.

Malgré la performance des interprètes du Tanztheater Wuppertal et la présence de quelques tableaux évocateurs, Bon voyage, Bob déçoit. Long de plus de trois heures, le spectacle se déploie à n’en plus finir, sans réelle cohésion ni progression. Alan Lucien Øyen peine à faire tenir ensemble le théâtre et la danse, comme savait si bien le faire Pina Bausch, et ne parvient pas à tirer pleinement parti de la troupe. Cette nouvelle pièce ne parvient pas à faire oublier l’absence écrasante de la chorégraphe disparue il y a dix ans.  

Maxime Grandgeorge


Bon voyage, Bob, d’Alan Lucien Øyen

Texte, mise en scène et chorégraphie : Alan Lucien Øyen

Avec : Pau Aran Gimeno, Emma Barrowman, Rainer Behr, Andrey Berezin, Cagdas Ermis, Jonathan Fredrickson, Nayoung Kim, Douglas Letheren, Eddie Martinez, Nazareth Panadero, Helena Pikon, Julie Shanahan, Stephanie Troyak, Aida Vainieri, Tsai-Chin Yu

Durée : 3 h 30 avec entracte

Photo © Mats Backer

Théâtre de Chaillot – Théâtre national de la Danse • 1, place du Trocadéro • 75116 Paris

Du 29 juin au 3 juillet 2019

Réservations : 01 53 65 30 00

De 8 € à 41 €


À découvrir sur Les Trois Coups : 

☛ Nelken de Pina Bausch, par Elise Ternat

☛ Vollmond de Pina Bausch, par Lorène de Bonnay