« Caligula », d’Albert Camus, les Célestins à Lyon

« Caligula » © Letizia Piantoni

Je suis encore vivant !

Par Émilie Boughanem
Les Trois Coups

Avec Bruno Putzulu, la voix de l’absurde retentit aux Célestins dans son insoutenable intensité.

Avec Caligula, Camus boucle une trilogie illustrant ce qu’il appelle « sa pensée de l’Absurde ». En effet, à travers cette pièce se joue une intrigue éminemment philosophique qui interroge les limites de l’action humaine lorsque l’univers autour de nous perd tout sens. Cela amène Camus à interpréter de façon singulière la légendaire folie du personnage. Dans Caligula, il va rechercher non pas le tyran sanguinaire, mais l’individu épris d’absolu qui veut vivre radicalement son expérience d’homme en tirant parti des possibilités que lui offre son statut d’empereur. Caligula, comme Hamlet, entre dans une errance psychologique suite au décès d’un être cher. Lorsque la pièce commence, Drusilla, sa sœur et maîtresse, vient de mourir. À cet évènement, le jeune empereur disparaît pendant quelques jours, avant de revenir et d’expliquer que cette mort lui a fait réaliser « une vérité toute bête et lourde à porter. […] Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux ».

Avec la prise de conscience de la finitude humaine, il déclare que ce monde tel qu’il se présente à nous n’est pas tenable. Pour continuer à vivre, il a désormais besoin de la lune, enfin de quelque chose d’impossible qui vienne contrebalancer l’absolu de la mort. Il va justement faire de son règne un jeu avec l’impossible : en tant qu’empereur, il a les moyens d’imiter le chaos et l’arbitraire de la nature et s’érige ainsi en professeur de la vérité du monde, mais aussi de la liberté du monde. Autrement dit, il s’autoproclame maître de l’absurde, et son peuple va bientôt faire les frais de ses leçons. Il exécute froidement un citoyen alors qu’il dispense des faveurs à un autre et ce, sans la moindre raison. Il suit seulement une logique radicalisée à l’extrême. On suit les évolutions de son entourage, entre désarroi, révolte et fascination. Comment se positionner face aux terreurs d’un homme qui agit gratuitement, dans le plus grand désintérêt ?

Un cadre de jeu impérial

La mise en scène de Stéphane Olivié-Besson est tout simplement magistrale. Dès le commencement, la scénographie évoque l’imagerie lumineuse et solennelle de la Rome impériale. Une clarté toute méditerranéenne inonde le plateau et cinq hautes constructions de bois rappellent d’antiques colonnes. Les changements de décor, au début de chaque acte, s’organisent autour de ces simples éléments de départ. À chaque fois, l’image est sobre mais saisissante, qu’il s’agisse de la nuit étoilée ou d’une salle du palais ornée de crânes de cerf. Les jeux de lumière ajoutent réalisme et inquiétude aux agencements scéniques. Des variations musicales ponctuent les moments forts du dialogue et complètent magnifiquement la gravité du visuel. Enfin, les costumes ravissent le regard. Le contexte dans son ensemble nous invite à pénétrer dans cet espace grandiose que nous fantasmons quand nous pensons à la Rome impériale.

Stupéfiant Bruno Putzulu

C’est dans ce cadre superbe que s’inscrit le jeu des comédiens. Avant tout saluons très bas la prestation de Bruno Putzulu, absolument remarquable dans le rôle de Caligula. Son interprétation, très nuancée, ne diabolise pas le personnage. Bien au contraire, en nous livrant sa douleur, il fait naître en nous de l’empathie, une empathie mal assumée, puisque comme Cherea, sénateur conspirant contre Caïus, nous préférons vivre dans un monde sain plutôt que dans un monde logique. Le jeu de Bruno Putzulu, ajouté à la puissance du texte de Camus, suscite en nous une réelle admiration pour le courage et l’exigence d’une pensée qui se veut cohérente jusqu’au bout et ne recule pas face aux abîmes métaphysiques de ses conséquences. Ici se révèle toute la pertinence de la direction d’acteur. Le Caligula de Stéphane Olivié-Bisson révolte et émeut. Dans les deux cas, la grandeur l’emporte.

Pour ce qui est du reste de l’équipe sur le plateau, là encore la réussite se révèle totale. Cécile Paoli incarne superbement une Caesonia en apparence complice des divagations de son amant, mais secrètement insoumise à sa logique dévorante. Les sénateurs affichent chacun un profil bien dessiné. Il faut souligner la prestation discrète mais tout en finesse du jeune acteur Stéphane Otero, dans le rôle de Scipion. Enfin Claire‑Hélène Cahen est souveraine dans le personnage de Drusilla, la sœur morte qui vient saluer Caligula depuis l’au-delà. Elle nous met véritablement en présence de l’absence. L’introduction d’un revenant par Stéphane Olivié-Bisson est un beau clin d’œil à l’imaginaire antique où se mêlent vivants et esprits, et donne un souffle shakespearien à la pièce. Chapeau bas, donc, pour ce spectacle qui s’adresse aux pensées les plus vertigineuses et intimes des spectateurs, mais aussi à leur sensibilité la plus belle. 

Émilie Boughanem


Caligula, d’Albert Camus

Version primitive de 1941

Éditions Gallimard, 1984

Mise en scène : Stéphane Olivié‑Bisson

Avec : Bruno Putzulu (Caligula), Cécile Paoli (Caesonia), Patrick d’Assumçao (Hélicon), Christophe Kourotchkine (Cherea), Jean de Coninck (le Vieux Patricien), Olivier Parenty (le Deuxième Patricien), Pascal Castelletta (le Premier Patricien), Stéphane Otero (Scipion), Claire‑Hélène Cahen (Drusilla, femme de Mucius)

Assistante à la mise en scène : Tatiana Breidi

Scénographie : Georges Vafias

Lumières : Lauriano de La Rosa

Son : Jean‑Marie Sénia

Enregistrement et mixage musique : Frédéric Jacqmin

Création images : François Bisson‑Roux

Réalisation images : Thomas Knoll et Bessem ben Khaled

Maquillage : Make Up For Ever

Coiffures et perruques : Atelier spectacle Any d’Avray

Costumes : Rose‑Marie Melka

Construction décors : Soft Prod – Paradis décor avec l’aide des Ateliers Marigny

Photos : © Letizia Piantoni

Les Célestins • 4, rue Charles‑Dullin • 69002 Lyon

04 72 77 40 00

www.celestins-lyon.org

courrier@celestins-lyon.org

Du 18 février au 22 février 2014, du mardi au samedi à 20 heures, avec une séance supplémentaire le samedi à 16 heures

Durée : 2 h 20

17 € | 15 € | 9 €