« Carmens », de José Montalvo, Chaillot Théâtre national de la Danse à Paris

Carmens-José-Montalvo

Féminin pluriel

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Au-delà du mythe, Carmen représente la révolte en chantant et en dansant. Avec « Carmen(s) », José Montalvo nous offre une explosion jubilatoire de vie et de rythmes. Un hymne à la liberté pour toutes les femmes. D’ici et d’ailleurs.

Après Don Quichotte, le chorégraphe continue d’explorer ses racines. Encore une fois, sa danse s’inspire de souvenirs personnels : « Carmen était le prénom porté par ma grand-mère, enthousiaste féministe catalane, conteuse hors pair, pasionaria de mon enfance. C’était aussi le rôle préféré de ma mère, danseuse de flamenco passionnée », avoue-t-il.

Montalvo transforme la gitane de Mérimée en héroïne moderne. Au départ, Carmen est émancipée, libre, maîtresse de toutes ses décisions. Elle paie cher son indépendance, mais elle incarne le bonheur de vivre. À l’arrivée, ses Carmen(s) sont des compagnes de lutte de grandes figures féminines du XXe siècle (Louise Michel, Camille Claudel ou Isadora Duncan, à qui il rend d’ailleurs hommage), des femmes d’aujourd’hui qui usent de la danse, comme moyen de séduire et de livrer un combat.

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« Carmen(s) », de José Montalvo © Patrick Berger

Re-belles

Considérant qu’il y a, en chaque femme, quelque chose de Carmen, Montalvo a souhaité ne pas en choisir une seule, parmi ses interprètes, mais leur permettre, à tour de rôle, ou simultanément de devenir Carmen. La distribution réunit donc trois Espagnoles, une Gitane, deux Françaises, deux Coréennes et une Japonaise, face à sept hip-hopeurs confirmés. Toutes s’approprient le personnage à leur façon, nous racontent leurs vies, leurs cultures, leurs danses, et pourquoi elles sont des Carmen(s).

Si Montalvo s’attaque aujourd’hui à ce mythe, c’est aussi pour réfléchir à des questions qui le taraudent, comme les valeurs du métissage. Sans racines, sans patrie, la gitane de Mérimée est une immigrée. Il en fait une figure universelle.

Déclinée de la sorte au féminin pluriel, Carmen embrasse donc le monde. Rebelles au tempérament de feu, toutes de rouge vêtues, ces femmes-là en imposent. Dans cette fresque vive, elles en font voir de toutes les couleurs aux hommes. Elles sont solaires, aussi.

C’est un véritable hymne à la liberté et à la beauté, car les interprètes sont toutes aussi magnifiques les unes que les autres. Provocantes, libres de ton, d’allure et de propos, vibrantes, d’une sensualité torride, bouillonnantes de vitalité, elles ne lésinent pas sur les sentiments, parfois trop exacerbés sur le vaste plateau de Chaillot : « Prends garde à toi ! ». Heureusement, l’humour apporte un peu de légèreté.

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« Carmen(s) », de José Montalvo © Patrick Berger

Tout feu tout flamme

La sauvagerie et l’absolutisme du personnage ont inspiré une chorégraphie bondissante. Comme son style le veut, Montalvo mélange flamenco, hip-hop, danse contemporaine, et même danse traditionnelle coréenne. C’est énergisant. Trop, peut-être, car un peu électrique. Mais expressifs et virtuoses, les interprètes éblouissent.

Dans ce spectacle lumineux, les deux récitants, pourtant bien présents, ne relatent que des bribes de l’histoire initiale. Peu importe Bizet finalement ! De même, les aller-retour entre hier et aujourd’hui sont illustrés par du live, de telle sorte que l’on entend bien les extraits de l’opéra, tout en appréciant une création musicale contemporaine métissée, elle aussi.

Grâce à la vidéo, en dialogue permanent avec ce qui se passe sur scène, les témoignages actuels gagnent en force par rapport à l’actualité. La mise en perspective est féconde. Replacée de la sorte dans le contexte contemporain, cette figure emblématique traverse les frontières pour défier le monde. Et c’est tant mieux ! 

Léna Martinelli


Carmen(s), de José Montalvo

Chorégraphie, scénographie, conception vidéo : José Montalvo

Avec : Karim Ahansal dit Pépito, Rachid Aziki dit ZK Flash, Éléonore Dugué, Serge Dupont Tsakap, Samuel Florimond dit Magnum, Elisabeth Gahl, Rocío Garcia, Florent Gosserez dit Acrow, Rosa Herrador, Chika Nakayama, Ji-eun Park, Kee-ryang Park, Lidia Reyes, Beatriz Santiago, Saeid Shanbehzadeh, Denis Sithadé Ros dit Sitha

Assistante à la chorégraphie : Joëlle Iffrig

Assistant à la chorégraphie Flamenco : Fran Espinosa
Musique live : Ji-eun Park, Kee-ryang Park, Saeid Shanbehzadeh

Musique : Georges Bizet

Costumes : Sheida Bozorgmehr assistée de Coumba Diasse

Lumières : Vincent Paoli

Son : Pipo Gomes

Collaborateurs artistiques à la vidéo : Sylvain Decay, Franck Lacourt

Infographies : Sylvain Decay, Clio Gavagni, Michel Jaen Montalvo

Chef opérateur tournage : Daniel Crétois assisté d’Andrès Gomez-Orellana

Durée : 1 h 15

Photo : © Patrick Berger

Chaillot – Théâtre national de la Danse • Salle Jean Vilar • 1, place du Trocadéro • 75116 Paris

Site du théâtre

Du 1er au 23 février 2018, du mardi au samedi à 20 h 30, le jeudi à 19 h 30, relâche le dimanche

De 6 € à 37 €

Réservations : 01 53 65 30 00

Billetterie en ligne ici

Tournée

  • Les 16 et 17 mars, au Grand Théâtre, Aix-en-Provence
  • Du 21 au 24 mars, au Théâtre de Caen
  • Le 10 avril, au Théâtre des Sablons, Neuilly
  • Du 3 au 6 mai, à la Scène nationale des Gémeaux, Sceaux
  • Les 29 et 30 juin, au Théâtre de la Ville de Luxembourg

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