« Lewis versus Carroll », mise en scène de Macha Makéieff © Christophe Raynaud de Lage

« Lewis versus Alice », d’après Lewis Carroll, la FabricA à Avignon

Une belle énigme irrésolue

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

« Lewis versus Alice » nous plonge dans l’univers du créateur d’« Alice in Wonderland ». Si le spectacle de Macha Makeïeff oscille malencontreusement entre biographie et livre d’images, son esthétisme fascine.

Un jour, Lewis Carroll est tombé amoureux d’une petite Alice de sept ans. Alors, il a écrit un conte de fée. La pièce effleure cette « énigme » mais choisit d’en explorer une autre, celle de la création. Elle fait ainsi dialoguer deux fictions : l’une est construite autour de la figure de l’auteur britannique, l’autre concerne le roman d’Alice (qui comprend plusieurs versions, une suite et un poème en huit « crises »). Ce face-à-face entre le créateur et l’œuvre ne manque ni de beauté ni de fantaisie, seulement il verse trop dans le didactisme ou la facilité et nous laisse un peu froids.

Dans la première partie consacrée à l’identité de l’écrivain, deux comédiens incarnent Carroll, dont le vrai nom était Charles Lutwidge Dodgson. L’un joue Charles, un poète fantasque d’un certain âge, et l’autre Lewis Carroll, son double victorien de 24 ans : un jeune homme créé par la famille, la critique et la postérité. Les doubles évoquent tour à tour l’invention d’Alice, la légende née après leur mort, les funérailles, la maison vidée, leur œuvre censurée (excepté Alice’s adventures in Wonderland). Deux Alice (anglaise et française) apparaissent sur scène et leur font écho. Puis, un lapin en retard nous entraîne vers un autre questionnement (la deuxième partie s’intitule « Crise II : un bonheur, l’enfance ? »).  Les parents de Charles sont alors dépeints (le père pasteur, les onze bébés de la mère); le harcèlement au pensionnat est raconté, tandis que se déploient des saynètes métaphoriques. On assiste par exemple à un dialogue entre deux rois Henry, lequel symbolise l’opposition entre père et fils, autant que l’influence des drames de Shakespeare dans la vie du jeune Charles. Tandis que les personnages du célèbre conte de fée surgissent sur le plateau, la jeune fille déclare : « parfois, les enfants me terrifient ». Cet entrelacs d’éléments biographiques, de figures et de visions, ne nous convainc pas encore. Elle manque d’originalité et d’émotion.

Pourtant, les scènes qui se succèdent ou s’entremêlent selon une logique onirique sont exquises. La scénographie, la lumière, les costumes et la musique, exceptionnels. Deux miroirs aux reflets parfois nets, parfois incertains, sont disposés sur le plateau, ainsi que des animaux empaillés, un lit-cage impressionnant et autres curiosités. On découvre les objets et les créatures extravagantes qui peuplent l’imaginaire de Charles; on traverse l’histoire d’Alice (ses personnages, ses épisodes clés, ses créations lexicales, ses questionnements philosophiques). Un univers d’une inquiétante étrangeté cohabite avec un autre, réglé par les conventions de la société anglaise du XIXe siècle, et tout aussi insensé.

« Lewis versus Carroll », mise en scène de Macha Makéieff © Christophe Raynaud de Lage

« Lewis versus Carroll » – Mise en scène de Macha Makéieff © Christophe Raynaud de Lage

Une obscure fascination pour l’enfance

Au fil de la pièce, des liens se tissent entre la fillette qui ne sait plus qui elle est, se noie dans ses larmes, n’est qu’une « figurante dans un rêve », et son créateur. Un homme sidéré devant son miroir, amoureux de l’enfance, qui sublime son vécu et ses rêves. Dans cette seconde moitié du spectacle, qui s’intéresse à l’attachement trouble de Charles pour un âge organique perdu, les images, d’une qualité et d’un achèvement rares, nous émeuvent enfin. On regrette donc que cette énigme-là ne soit pas davantage approfondie : il ne s’agissait pas de questionner les tendances pédophiles de l’écrivain (Macha Makeïeff s’y refuse), mais de donner plus d’importance à une fascination complexe pour l’enfance, l’imaginaire débridé et le nonsense.

Quoi qu’il en soit, les comédiens, également chanteurs, danseurs, magiciens, livrent tous des performances remarquables. La troupe parvient à créer une atmosphère poétique, teintée de romantisme gothique et d’humour british intemporel. Mais sans la création musicale, l’ensemble ne serait resté qu’un beau livre d’images grandeur nature. Rosemary Standley (du groupe Moriarty) nous envoûte tout du long avec ses chansons anglaises ténébreuses. Sa voix de fée imprègne le spectacle d’une intensité singulière et finit par nous emporter dans le beau rêve énigmatique d’Alice, Charles ou Lewis.

Lorène de Bonnay


Lewis versus Carroll, d’après Lewis Carroll

En lien avec l’exposition Trouble-fête, collections curieuses et choses inquiètes, à la Maison Jean Vilar

Adaptation, mise en scène, costumes et décor : Macha Makéieff

Avec : Geoffrey Carey, Caroline Espargilière, Vanessa Fonte, Clément Griffault, Jan Peters, Geoffroy Rondeau, Rosemary Stanley et, à l’image, Michka Wallon

Durée : 2 heures

À partir de 12 ans

Photo © Christophe Raynaud de Lage

La FabricA • 11, rue Paul-Achard • 84000 Avignon

Dans le cadre du Festival d’Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

Du 14 au 22 juillet 2019 à 18 heures

De 10 € à 30 €


À découvrir sur Les Trois Coups :

Alice et autres merveilles de Fabrice Melquiot, par Léna Martinelli

« Phèdre ! » de François Grémaud © Christophe Raynaud de Lage

« Phèdre ! », d’après Jean Racine, Collection Lambert, Festival d’Avignon

Une joyeuse leçon de théâtre

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

« Phèdre ! » prend la forme d’une fausse conférence pour rendre hommage à un bijou du répertoire classique. Si seulement tous les lycéens pouvaient recevoir un tel cours : du théâtre pour parler du théâtre ! Juste et exaltant.

La tragédie, « c’est minutieux, bien huilé, depuis toujours », écrivait Anouilh. « Un bijou d’horlogerie… suisse ! », précise François Grémaud dans son Phèdre ! né d’une proposition du théâtre de Vidy-Lausanne. Le ton est donné : le spectacle prend l’allure d’une « comédie contemporaine » révélant ce qui fait l’éternité d’un chef-d’œuvre.

Et si elle atteint ce but, c’est grâce à la magie de l’incarnation. L’auteur a incorporé le texte avant de livrer son interprétation, l’acteur a fait de la place en lui pour se trouver agi par l’écriture et reconstruire les langues de Racine et Grémaud à chaque représentation. Car Phèdre est une matière vivante. La leçon est simple, efficace.

Le comédien Romain Daroles, qui interprète une sorte d’orateur, nous prend vite dans ses rets. Il instaure d’emblée un dialogue direct avec les spectateurs en s’amusant de façon faussement candide avec les signifiants. « Je m’appelle Romain », mais la pièce ne se passe pas à « Rome », elle a lieu en « Grèce antique ». Humour potache, satire de Stand-up ? Pas tout à fait. Cette captatio benevolentiae vise un large auditoire et permet d’introduire d’autres jeux plus subtils ou érudits, comme la rêverie autour du nom d’un personnage secondaire : Panope, « celle qui donne toutes sortes de secours » doit sûrement passer la « panosse » (la serpillère) entre deux scènes, explique le personnage. Cela dit, elle compte moins que la prestigieuse « panoplie de figures » de Phèdre, lesquelles nécessitent un « panorama » pour comprendre le contexte mythologique. Les jeux sur les mots sont là pour nous « enraciner ».

Le discours tenu sur le Phèdre de Racine mêle donc la poésie, le comique et le didactique : on nous rappelle des épisodes clés pour comprendre la lettre du texte ; on définit, comme en classe, la catharsis ou les trois unités ; on nous incite avec une gentille ironie à réciter des alexandrins du XVIIe siècle. En faisant cela, l’orateur ne rit pas de nous, il rit avec nous (de nos références actuelles, de notre culture). Puis, il dévide avec un enjouement, voire un émerveillement charmant, le fil des cinq actes de la tragédie, prenant soin, au début de chacun, de renouer le lien avec le présent et la salle.

Un comique délicat

Oscillant entre récit, commentaires rigoureux ou ludiques, et allusions facétieuses (à Wonder Woman, la Mouette, les Amours incestueuses de Barbara, Bourvil, etc.), Romain Daroles fait sonner avec talent la partition racinienne. Les tirades majeures sont jouées, les enjeux de la tragédie débrouillés, la mécanique tragique exposée. En utilisant une grammaire pour chaque personnage (un geste, un objet, une démarche, un parler), un peu comme on incarnait les types dans la commedia dell’arte, il donne chair aux protagonistes. Œnone devient une matrone à l’accent du sud, Thésée, « back from Hell », un guerrier bourrin, Hippolyte un jeune plein de tics, Théramène un barbu haletant, Phèdre une reine évaporée et suicidaire.

Ces portraits brossés à grands traits ne pervertissent pourtant en rien la pièce, car le comédien multi facettes parvient à moduler les registres comique, pathétique et tragique. Il souligne la complexité du personnage d’Aricie, l’ambivalence de la nourrice, les non-dits de Phèdre, la délicatesse du fils incompris du terrible Thésée. Sa prononciation des vers est à la fois exquise, envoûtante, drôle ! Le corps de l’acteur, ses mouvements, sa gestuelle, son regard illuminé, donnent à entendre, à voir, à imaginer. Tout simplement.

Le spectacle va ainsi crescendo jusqu’à son dénouement, permettant au public de revisiter la brûlante Phèdre, tout en éprouvant une petite catharsis comique. Une proposition bien délectable !

Lorène de Bonnay


Phèdre !, de François Grémaud, d’après Jean Racine

Le texte est édité chez Vidy Théâtre Lausanne

Texte, mise en scène : François Grémaud

Avec : Romain Daroles

Durée : 1 h 30

Collection Lambert • 5 rue Violette • 84000 Avignon

Du 11 au 21 juillet 2019 à 11 h 30 ou 15 heures

Dans le cadre du Festival d’Avignon

Photo : © Christophe Raynaud de Lage

Réservations : 04 90 14 14 14

De 10 € à 30 €


À découvrir sur Les Trois Coups :

Phèdre(s) de Warlikowski, par Lorène de Bonnay

« Points de non retour [Quais de Seine]» d’Alexandra Badea © Christophe Raynaud De Lage / Festival d'Avignon

« Points de non retour [Quais de Seine] », d’Alexandra Badea, Théâtre Benoît-XII, à Avignon

À nos fantômes

Par Juliette Nadal
Les Trois Coups

Face aux silences de l’Histoire, que faire, que dire, qui ne nous renvoie perpétuellement à notre propre impuissance ? Ce second volet de la trilogie « Points de non retour » d’Alexandra Badea prend cette question à bras le corps et nous emmène dans une quête réparatrice. 

Avec une grande humilité, tapant en silence sur le clavier de son ordinateur une lettre dont le texte est projeté sur un voile, Alexandra Badea explique le point de départ de sa pièce. Trois phrases, énoncées par une anonyme sur l’histoire de sa famille, ont servi de détonateur. Il faut beaucoup de courage, de volonté ou de désespoir pour accepter de descendre dans un tunnel si profond et en explorer les ténèbres.

Car derrière le voile noir, il y a le massacre de la manifestation pacifique des Algériens à Paris, le 17 octobre 1961. Les massacres de Sétif, en 1945. Et tous les traumatismes enfouis dans les secrets de famille, qui tissent les malheurs de génération en génération, depuis la décolonisation. Alexandra Badea endosse la responsabilité confiée lors de sa cérémonie de naturalisation : « assumer l’histoire de la France, avec ses moments de gloire et ses coins d’ombre. »

Les interstices de l’inconscient

Que peut le théâtre ? Donner une voix aux récits manquants, comme l’a fait Caroline Guiela Nguyen avec Saïgon ? Déclencher une catharsis comme Wajdi Mouawad avec Le Sang des promesses et Tous des oiseaux ? Opposer la poésie et la joie du jeu au désespoir, comme Lazare ? La jeune metteuse en scène d’origine roumaine invente un principe scénique efficace, qui fait vivre au spectateur une véritable expérience de réconciliation.

Deux espaces. À l’avant-scène, Nora, jeune femme longiligne vêtue de noir, et son thérapeute, un homme noir en habits clairs. Derrière le rideau de tulle – le voile du secret à lever ou l’espace de l’inconscient à explorer –, un cube surélevé représente au fur et à mesure différents lieux où se joue l’histoire d’Irène et de Younès.

Le fonctionnement est simple : selon un montage alterné, parfois en superposition, le spectateur suit les entretiens de Nora avec son thérapeute parallèlement aux scènes de la vie de Younès et d’Irène. Nora a voulu mourir, après avoir appris le massacre des Algériens à Paris, en octobre 1961. « Il y a quelque chose en moi qui prend feu. Une colère qui m’épuise. Je ne connais que cette colère ou le vide. » Irène et Younès, quant à eux, forment un couple tragique : l’un est Algérien, l’autre fille de colon. Ils s’aiment à une époque qui rend ce rapprochement impossible, une époque où l’on peut tuer des Algériens dans les rues de Paris et balancer leurs corps dans la Seine.

« Points de non retour [Quais de Seine]» d’Alexandra Badea © Christophe Raynaud De Lage / Festival d'Avignon

« Points de non retour [Quais de Seine]» d’Alexandra Badea © Christophe Raynaud De Lage / Festival d’Avignon

Triangulation

L’habileté réside dans la conception et le rythme du spectacle, qui reproduit les silences, les interrogations, les mystères et les révélations vécues par Nora au cours de sa thérapie, mais aussi les espaces mentaux où travaillent nos histoires. Alexandra Badea puise dans les découvertes de la psychanalyse, en particulier celles d’Anne Ancelin Schützenberger, qui montre comment sont tramées en nous les mémoires de nos ancêtres. La grande réussite est d’avoir trouvé une forme opérante, qui agit sur le spectateur et lui transmet une voie de pacification.

On sait infiniment gré à Alexandra Badea de nous soumettre cette possibilité de guérison face aux récits insoutenables, souvent portés sur la scène, mais laissant le spectateur dans un état de sidération ou de rage impuissante. Son théâtre nous relie à l’histoire et à nous-mêmes, grâce à une traversée intime portée par des acteurs à la hauteur du défi, offrant une triangulation essentielle entre la scène, le monde et le spectateur. Pour cette expérience profonde de la vie et du théâtre, un grand merci ! 

Juliette Nadal


Points de non retour [Quais de Seine], d’Alexandra Badea

Le texte est édité chez l’Arche

Texte et mise en scène : Alexandra Badea

Avec : Amine Adjina, Madalina Constantin, Kader Lassina Touré, Sophie Verbeeck, Alexandra Badea

Durée : 1 h 50

Présentation vidéo ici

Théâtre Benoît-XII• 12, rue des Teinturiers • 84000 Avignon

Dans le cadre du Festival d’Avignon

Du 5 au 11 juillet 2019 à 22 h, le 12 juillet à 15 h

De 10 € à 30 €

Réservations : +33(0)4 90 14 14 14

Tournée :


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Focus sur quelques pièces politiques dans le Off d’Avignon, par Laura Plas

☛ Inflammation du verbe vivre, de Wajdi Mouawad, par Alexandra Badea

« Le Reste vous le connaissez par le cinéma » de Martin Crimp © Christophe Raynaud de Lage

« Le Reste vous le connaissez par le cinéma », d’après Euripide, Festival d’Avignon

Le Reste, vous ne le connaissez que trop

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Pas facile de faire résonner « Les Phéniciennes » d’Euripide avec notre temps. Si la distribution du « Reste vous le connaissez par le cinéma » est très convaincante, il n’en est pas de même des partis pris d’écriture de Martin Crimp ni de la mise en scène de Daniel Jeanneteau. Décevant.

On raconte qu’à la fin de sa vie, en jouant en particulier sur les innovations musicales, Euripide aurait redonné ses couleurs au chœur tragique dont la décadence accompagnait celle de la démocratie. Dans Le Reste vous le connaissez par le cinéma, Martin Crimp semble vouloir reprendre cette démarche. En effet, non seulement il fait prononcer aux Phéniciennes (qui composent le chœur) le prologue et l’épilogue, mais il leur accorde le pouvoir de dicter aux protagonistes leurs dires et leurs actions. Innocentes exilées chez Euripide, elles deviennent donc ici des forces agissantes. Elles font par exemple battre en retraite Polynice, mettent le couteau dans la main du fils de Créon, maintiennent chacun dans les rets étouffants de la tragédie. Enfin, ambiguës, hypersexuées, elles sont assimilées à une sphinge aux multiples visages

Ces choix ont leur pertinence et même leur charme. Le prologue de la pièce, ludique et farfelu, permet de rappeler, sans y toucher, les données du mythe des Labdacides. Comme Daniel Jeanneteau a choisi, de plus, de faire en partie appel à de jeunes amateures Gennevilloises, cet aspect facétieux et frais est souligné. Ajoutons que, d’une certaine manière, cette distribution fait écho à l’Antiquité grecque puisque le chœur était alors composé de non-professionnels chargés de faire le lien entre mythe et réalité.

« Le Reste vous le connaissez par le cinéma » de Martin Crimp © Christophe Raynaud de Lage

« Le Reste vous le connaissez par le cinéma » de Martin Crimp © Christophe Raynaud de Lage

Chœur exilé

Malheureusement le dispositif s’effiloche au cours de la pièce : le chœur s’efface dans le texte comme sur scène. D’ailleurs, il est relégué en bord plateau. Le contraste est encore accentué (volontairement ou pas) par le décalage entre les professionnels et les amateurs, car la présence des protagonistes est écrasante. Par leur voix, la maîtrise de leur corps, ils semblent même appartenir à un autre monde, comme ces acteurs antiques masqués et dissimulés par leurs costumes et cothurnes. L’apparition de Dominique Reymond, magistrale Jocaste de bout en bout, donne sur ce point la note. La voix, la gestuelle étrange, lente et décalée de l’actrice en fait un monstre de scène. Mais on peut saluer tout aussi bien l’engagement dans le jeu et la qualité d’interprétation de Yann Boudaud, Quentin Bouissou ou Jonathan Genet, par exemple.

Achoppant donc dans sa tentative de remettre le chœur au centre du spectacle, Daniel Jeanneteau est par ailleurs empêtré dans une récriture elle-même trop fidèle à son modèle. La modernisation passe par le vocabulaire, ou la référence discrète à l’actualité, mais elle n’ébranle pas la structure de la tragédie. On n’échappe pas ainsi pas aux récits de messagers, aux catalogues des armées depuis les murailles de Thèbes. On n’échappe pas non plus aux légendaires travers d’Euripide car la pièce paraît parfois un peu bavarde, et l’on pourrait dire, à l’instar d’un personnage, que le temps ne s’écoule pas et que l’on connaît déjà fort bien ce qu’on nous apprend. Reste tout de même le luxe de voir des acteurs hors du commun. Reste à saisir au vol certains moments de grâce. 

Laura Plas


Le Reste vous le connaissez par le cinéma, de Martin Crimp d’après Euripide

Le texte est édité chez l’Arche Éditeur

Traduction : Philippe Djian

Mise en scène : Daniel Jeanneteau

Avec : Solène Arbel, Stéphanie Béghain, Axel Bogousslavsky, Yann Boudaud, Quentin Bouissou, Clément Decout et Victor Katzarov en alternance, Jonathan Genet, Elsa Guedj, Dominique Reymond, Philippe Smith

Durée : 2 h 30

À partir de 15 ans

Teaser vidéo

Gymnase du lycée Aubanel • 14, rue Palapharnerie • 84000 Avignon

Dans le cadre du festival d’Avignon

Du mardi 16 juillet au lundi 23 juillet 2019, du vendredi au jeudi à 18 heures, relâche le jeudi 18 juillet

De 14 € à 30 €

Réservations : 04 90 14 14 14


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ La Ménagerie de verre, de Tennessee Williams, mise en scène de Daniel Jeanneteau, par Jean-François Picaut

☛ Le Nain, d’Alexander Zemlinsky,mis en scène par Daniel Jeanneteau par Olivier Pansieri

« Nous, l’Europe. Banquet des peuples » de Laurent Gaudé © Christophe Raynaud De Lage

« Nous, l’Europe. Banquet des peuples », de Laurent Gaudé, Cour du lycée Saint-Joseph, à Avignon

Un désir d’Europe inassouvi 

Par Juliette Nadal
Les Trois Coups

Le duo formé par Laurent Gaudé, pour l’écriture, et Roland Auzet, pour la mise en scène et la composition musicale, porte sur le plateau un long poème explorant l’histoire de l’Europe. Récit engagé, cri de rage, entrelacs de paroles et de chants, leur volonté est d’ouvrir les perspectives européennes. Pari tenu ?

L’intention est louable et l’attente est grande. Qu’est-ce que l’Europe ? Que voulons-nous en faire ? Comment infléchir le cours d’une histoire faite de champs de batailles fratricides, de compétition économique, entachée du pire de ce que l’homme peut faire à l’homme ?

Le poème de Laurent Gaudé éclaire l’histoire de l’Europe avec un souffle puissant. Les dates, les noms et les catastrophes, de Paris à Prague en passant par Athènes, Varsovie, ou encore l’Afrique colonisée, composent un portrait formidable et terrifiant de l’Europe. Nous parcourons les territoires et le temps, guidés par les onze comédiens qui parviennent, dans une énergie forçant l’admiration, à tenir la voix des colères tout au long de la représentation. Fort et massif, comme le mur qui structure le plateau.

L’ensemble du spectacle est placé sous le signe de la puissance. Celle du récit, de la scénographie, du nombre (onze comédiens et une cinquantaine de choristes) et de la musique. Batterie et guitare électrique crachent les décibels lors des solos rock à tendance punk ou metal de la comédienne franco-allemande Daniele Guaschino. Le plateau se transforme en scène de concert. Le spectateur, pris dans cette irrépressible énergie, est finalement embarqué dans un courant qui le noie. À force, le texte, redoublé par les illustrations sonores, devient trop didactique, trop assourdissant. Le spectateur sent qu’on s’adresse à lui de surplomb. On ne lui fait pas de place alors qu’il pensait être invité à partager ce banquet.

« Nous, l’Europe. Banquet des peuples » de Laurent Gaudé © Christophe Raynaud De Lage

« Nous, l’Europe. Banquet des peuples » de Laurent Gaudé © Christophe Raynaud De Lage

Babel manquée

La démarche se veut politique et citoyenne. Pour représenter l’Europe, des comédiens d’une dizaine de nationalités ont été choisis. Et un grand témoin. Chaque soir, une personnalité politique vient sur le plateau pour répondre en direct, dans le cercle formé par l’ensemble des comédiens et du chœur, à une série de questions sur l’Europe. Le plateau cherche à convoquer les racines démocratiques du théâtre. Mais cela ne suffit pas ni ne fonctionne.

On pourrait même dire qu’à ce moment précis, le spectateur s’effondre de voir encore une fois les mêmes voix s’exprimer, repère une contradiction entre l’intention et cette répétition du réel. On attendait un geste poétique, une vision. On voulait entendre la voix des peuples. Au-delà des grandes lignes de l’Histoire remarquablement tracées par le poème, où sont les récits intimes, les voix des petits ? Où sont, même, les langues de l’Europe ?

On entend majoritairement le français, l’anglais et l’allemand, comme dans la vie politique européenne. Quelques parties sont en portugais, en grec, en italien ou en polonais. Eh quoi ? Est-ce là tout ? Les Lettons, les Lituaniens, les Tchèques, les Hongrois, les Bulgares, les Roumains, les Slovènes, les Estoniens, les Croates, les Slovaques, les Hollandais, les Suédois, les Finlandais, les Danois, les Chypriotes ne sont pas conviés à ce banquet ? C’était pourtant une matière vivante et multiple. Un défi pour le compositeur, l’occasion de faire sonner une nouvelle Babel, de proposer une voie, une poésie, d’ouvrir un nouvel espace commun. Quelle déception ! Notre désir d’Europe est plus grand. 

Juliette Nadal


Nous, l’Europe. Banquet des peuples, de Laurent Gaudé

Le texte est édité chez Actes-Sud

Conception, musique et mise en scène : Roland Auzet

Scénographie : Roland Auzet, Bernard Revel, Juliette Seigneur, Jean-Marc Beau

Lumière : Bernard Revel

Chorégraphie : Joëlle Bouvier

Vidéo : Pierre Laniel

Collaboration artistique : Carmen Jolin

Musiques électroniques : Daniele Guaschino

Costumes : Mireille Dessingy

Assistant à la mise en scène : Victor Pavel

Avec : Robert Bouvier, Rodrigo Ferreira, Olwen Fouéré, Vincent Kreyder, Mounir Margoum, Rose Martine, Dagmara Mrowiec-Matuszak, Karoline Rose, Emmanuel Schwartz, Artemis Stavridi, Thibault Vinçon et un choeur

Durée : 2 h 40

Présentation vidéo ici

Cour du lycée Saint-Jospeh • 62, rue des Lices • 84000 Avignon

Dans le cadre du Festival d’Avignon

Du 6 au 14 juillet (relâche le lundi 8 juillet) à 22h

 10 € à 30 €

Réservations : +33(0)4 90 14 14 14 et en ligne

Tournée 2019/2020 :

Le 18 juillet à Châteauvallon Scène Nationale
Les 7 et 8 octobre à la Maison de la Culture d’Amiens
Les 9 et 10 janvier à l’Archipel Scène nationale de Perpignan
Du 14 au 16 janvier  à la MC2 de Grenoble
Les 23 et 24 janvier au Théâtre du Passage à Neuchâtel (Suisse)
Les 28 et 29 janvier à Odyssud, Blagnac
Le 3 février MA Scène nationale de Montbéliard
Le 6 février au Théâtre-Cinéma de Choisy-le-Roi
Du 11 au 14 février au CDN de Tours
Les 3 et 4 mars au Théâtre Scène nationale de Saint-Nazaire
Le 10 mars au Parvis Scène nationale de Tarbes
Le 13 mars à Sète Scène nationale archipel de Thau
Les 17 et 18 mars au Théâtre-Sénart à Lieusaint
Le 21 mars au Teatr Polski Bydgoszcz en Pologne
Du 25 mars au 2 avril au Théâtre Gérard Philippe, CDN de Saint-Denis


À découvrir sur Les Trois Coups :

« Médée », d’après Apollonios, Euripide, Ovide, Sénèque, Corneille, Jean Anouilh, Heiner Müller, Laurent Gaudé, par Léna Martinelli

Entretien avec Roland Auzet à propos de la 1re édition des présentations publiques de l’académie Totem, par Léna Martinelli