« Ce qui évolue, ce qui demeure », de Howard Barker, Théâtre national de Strasbourg

Ce qui évolue, ce qui demeure © Franck Beloncle Ce qui évolue, ce qui demeure © Franck Beloncle

Une lutte pour la survie des mots

Par Margot Boisier
Les Trois Coups

C’est en bifrontal, dans la rustique salle Klaus-Michaël-Grüber du T.N.S., que Fanny Mentré a choisi de mettre en scène la pièce « Ce qui évolue, ce qui demeure » de Howard Barker. Le parti pris est clair, les mots doivent résonner dans l’espace, nous faire écho, se répercuter des comédiens aux spectateurs, jusqu’aux spectateurs d’en face. Où sommes-nous ? Que sommes-nous venus chercher ici ? On s’accroche pour tenir le coup durant les deux heures et demie du spectacle, mais l’épreuve est belle, et si elle n’est pas ce qu’on peut qualifier d’agréable, elle est néanmoins saisissante.

Les ouvreurs ont pour consigne de nous faire entrer dans la salle dans un calme et une lenteur inhabituels, afin de créer, au plus tôt, l’atmosphère lourde et ralentie du monastère dans lequel se déroule l’action. Projeté en 1450, on découvre Hoik, jeune moine de dix‑sept ans, et scribe extraordinaire. L’arrivée de l’imprimerie rend sa profession désuète et pose la question du changement. Quand le monde change, reste-t-il malgré tout des choses immuables ? La beauté ? L’amour ?

Si Fanny Mentré ouvre le questionnement éponyme de « ce qui évolue, ce qui demeure », on constate aussi et surtout une linéarité et une constance quasi obsessionnelles en termes d’austérité. L’ensemble est d’une froideur extrême : dans un dépouillement jubilatoire, on nous projette à l’intérieur du monastère avec ce qu’on y trouve de plus froid, de plus sombre, de plus rigide. Le spectacle se déroule presque intégralement dans une obscurité pesante, qui donne aux paroles une densité extrême. Le spectateur est mis à l’épreuve. Il faut se concentrer un maximum pour ne pas perdre le fil.

Le personnage central, Hoik, est merveilleusement interprété par la talentueuse Cécile Péricone, qui s’approprie scrupuleusement la névrose de Hoik, s’exprimant par logorrhée, ne terminant pas ses phrases, oubliant de respirer, et perdant souvent le contrôle en cris ou en convulsions. Le texte de Barker prend dans sa bouche une épaisseur nouvelle, chaque mot est posé, mâché, savouré. Une véritable performance.

Si l’écriture de Howard Barker est chantante, rythmée, puissante et sarcastique, la mise en scène qu’en propose Fanny Mentré permet de lui donner une profondeur plus grande. Les mots sont projetés dans cet espace ouvert, où les spectateurs sont laissés face à eux-mêmes, invités à s’observer et à mettre en rapport la problématique de la pièce avec le statut de l’art dans le monde contemporain.

Écrire à la plume et faire du théâtre

Fasciné par la beauté de la retranscription manuelle, avec ce qu’elle a d’éprouvant et d’imparfait, et vivant dans une dévotion totale pour le verbe de Dieu, Hoik est incompris. L’imprimerie est arrivée, la technique est plus avantageuse, plus efficace. Comment continuer à vivre quand on devient « inutile » ? Les évolutions doivent-elles se substituer aux pratiques plus anciennes ? Les comédiens semblent nous retourner la question lorsqu’ils utilisent subitement un écran de projection, sorti de nulle part, et sans rapport avec le reste du spectacle, pour expliquer le processus de l’imprimerie de Gutenberg. Quelle est la place du théâtre aujourd’hui dans un monde où le spectacle peut être accessible plus facilement, pour moins cher, plus agréablement ? Quel est la place du spectacle vivant dans un monde où le divertissement est à la portée de chacun dans son propre salon ?

Ce spectacle provoque le spectateur et le questionne sur lui-même. Un texte lourd et dur, un spectacle long et austère, une diction qui n’a rien de naturel : est-on capable d’aller au bout d’une telle expérience ? Du théâtre peu accessible, du théâtre sans subterfuges de séduction, bien loin des rythmes effrénés des divertissements télévisuels qui assaillent notre regard au quotidien. Les problématiques évoluent, une question demeure : que cherche-t-on, donc, en allant au théâtre? 

Margot Boisier


Ce qui évolue, ce qui demeure, de Howard Barker

Éditions Théâtrales, septembre 2011

Traduction : Pascale Drouet

Mise en scène : Fanny Mentré

Avec : Muriel Inès Amat *, Xavier Boulanger, Fred Cacheux *, Antoine Hamel *, Ivan Hérisson *, David Martins *, Cécile Péricone *, Alain Rimoux

* Comédiens de la troupe du T.N.S.

Scénographie et costumes : Tomoyo Funabashi

Lumières : Olivier Oudiou

Son : Lucas Lelièvre

Dessins et animations : Elsa Marc

Magie : Thierry Collet

Maquillages : Ariane Morgenstern

Postiches : Jérémy Azra

Assistanat à la lumière : Thibault Moutin

Assistanat à la mise en scène : Marie Desgranges *

Photo : © Franck Beloncle

Théâtre national de Strasbourg • 1, avenue de la Marseillaise • 67000 Strasbourg

Salle Klaus-Michael-Grüber • 18, rue Jacques‑Kablé • 67000 Strasbourg

Site du théâtre : www.tns.fr

Courriel de réservation : billetterie@tns.fr

Réservations : 03 88 24 88 24

Du mardi 11 au jeudi 27 octobre 2011 et du jeudi 3 au jeudi 10 novembre 2011

Du mardi au samedi à 20 heures, dimanche 6 novembre 2011 à 16 heures

Relâche les lundis et les dimanches (excepté le 6 novembre 2011)

Durée : 2 h 30 environ

20 € | 14 € | 8 € | 5,50 €