« C’était caché », de Ferdinand Barbet, et « Zone de vie », de Vincent Bady, festival En acte[s] à Lyon

Nouvelles écritures, talents tout neufs

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Les deux premiers spectacles présentés par le festival En acte(s), « C’était caché » et « Zone de vie », confirment la présence à Lyon d’un sacré vivier de jeunes talents.

Il est vrai qu’avec le rayonnement de l’Énsatt, un conservatoire de bonne renommée et la proximité de l’École de la Comédie de Saint-Étienne, on ne manque pas de jeunes gens attirés par les métiers du théâtre. Ce qui explique cette profusion de propositions de ces mêmes artistes tout neufs désireux de se confronter grandeur nature à un public d’autant plus exigeant qu’il a matière à comparer.

Ce jeune festival en est à sa troisième édition, mais celle‑ci a changé de forme : d’un rendez-vous mensuel au Lavoir, lieu expérimental situé sur les pentes de la Croix-Rousse, le voici devenu plus officiel. C’est donc sur deux semaines que se déroule dorénavant sa programmation dans deux salles que l’on peut considérer comme les rampes de lancement des jeunes compagnie, l’Élysée et les Clochards célestes. Avec une nouveauté de taille, la volonté de s’ouvrir au jeune public en lui présentant deux spectacles dédiés la deuxième semaine.

Et comme l’ambition sied à la jeunesse, l’association En acte(s) s’est dotée d’un site et d’une maison d’édition. La caractéristique principale de ce festival original tient en effet à le désir de valoriser les auteurs de théâtre et de leur offrir la possibilité d’être propulsés sur un plateau. La commande d’écriture est contraignante : la pièce doit durer moins d’une heure, requérir moins de cinq acteurs et se faire l’écho de l’actualité.

L’autre caractéristique, c’est l’urgence : chaque metteur en scène a dix jours pour monter le texte. De nouveau, la contrainte est forte : pas de régie, pas d’accessoires ni de costumes, seulement un texte et des comédiens.

Rigoler avec les mésaventures des riches perdus chez les pauvres

Malgré les contraintes, le plus surprenant est l’absolue dissemblance des deux spectacles présentés en ouverture.

C’était caché met en scène une famille de prolos, des bouseux comme ils se dénomment eux-mêmes, confrontés par un hasard qui doit tout à l’imaginaire de Ferdinand Barbet à la grande histoire des Panama Papers. L’auteur se figure qu’une ravissante blonde de la très haute société (Marion Lechevallier, craquante), à la recherche d’une cachette introuvable pour ses millions détournés, prémédite d’aller les planquer chez les ploucs, et donc de séduire le père de famille. Las, les pauvres, comme chacun sait grâce à Ettore Scola, sont affreux, sales et méchants.

Pour mettre en scène cette histoire à dormir debout qui repose sur les violentes oppositions entre deux mondes, Nicolas Zlatoff a privilégié la mécanique burlesque : tout va vite dans ce spectacle qui enchaîne les situations à toute allure. L’énergie qui se dégage des comédiens en est le moteur à explosion. Les contrastes entre les langages, le choc des cultures, l’invraisemblance et le ratage annoncé sont inénarrables de drôlerie. Certains, comme Antoine Besson, ont un réel talent de clown, et on a le sentiment d’assister à un feu d’artifice. L’une des grandes réussites de Nicolas Zlatoff est l’idée de faire s’amorcer chaque scène par un ballet sautillé et imprévisible, chacun cherchant sa place alors que, bien entendu, tout cela est parfaitement orchestré. Bref, C’était caché donne l’impression d’une cascade d’improvisations qui se succèdent inexorablement. Un moment hilarant.

Ressentir un effroyable gâchis

Le second spectacle, Zone de vie, est tout l’inverse : grave, tout en retenue, il donne à voir un fait-divers, les dernières vingt‑quatre heures en centre de rétention d’un réfugié. La pièce écrite par Vincent Bady est conçue comme un flash-back. Au début, l’homme est mort, et l’on va peu à peu comprendre pourquoi. La première scène, sans paroles, montre les infirmières laver le corps d’un individu longuement, soigneusement, selon les rites musulmans. Très émouvante dans sa simplicité, elle va prendre une résonance d’autant plus troublante que l’on va vite réaliser que cet homme, réduit à un numéro matricule, est mort de ne pas avoir été entendu, de ne pas avoir existé.

Beaucoup de choses sont évoquées dans cette histoire et toutes, ou presque, ont trait au corps. On y parle de cette nourriture donnée en suffisance, mais sans respect des convictions religieuses ; des fouilles au corps, montrées et perçues comme des viols… Mais il y est aussi question de la machine à broyer que sont les protocoles destinés à assurer la sécurité, de la violence qui s’insinue partout, de l’inaudible parole, de l’impossible empathie.

Pour dire cet univers, Vincent Bady et Philippe Mangenot évitent tout voyeurisme. La dureté des situations nous est donnée à ressentir à travers la crudité des propos comme la nudité des chairs est soigneusement masquée. Dans le rôle du défunt, Sven Narbonne compose un personnage quasi muet où le corps occupe toute la place. Sa présence est forte, sa mise en scène de sa mort, et plus encore de la révolte de tout son corps contre le sort qui lui est réservé, est impressionnante. Quant à Sumaya al‑Attia, elle interpelle le public par sa détermination, sa conviction. Ce spectacle réglé au millimètre parvient à son objectif, il nous atteint et nous étreint.

D’autres spectacles vont succéder à ceux‑ci, ils sont dix au total. À suivre, passionnément ! 

Trina Mounier


C’était caché, de Ferdinand Barbet

Mise en scène : Nicolas Zlatoff

Avec : Antoine Besson, Fabrice Henry, Marion Lechevallier, Margaux Le Mignan et Pol Tronco

Illustration : © Sophie Cousinié

Zone de vie, de Vincent Bady

Mise en scène : Philippe Mangenot (Théâtre de l’Entre-Deux)

Avec : Sumaya al‑Attia, Raphaële Huou, Philippe Mangenot, Sven Narbonne et Jérôme Quintard

L’Élysée • 14, rue Basse‑Combalot • 69007 Lyon

04 78 58 88 25

www.lelysee.com

Les 7, 9 et 11 mars 2017

Festival En acte(s) du 7 au 11, puis du 14 au 18 mars 2017 à l’Élysée et au Théâtre des Clochards-Célestes

Le festival En acte(s) est soutenu par la S.A.C.D., la Spedidam et la ville de Lyon

www.enActes.fr

Pendant le festival, les illustrations en lien avec chacun des spectacles sont exposées dans le hall du théâtre.

Laisser un commentaire