« Chandala, l’impur », de Koumarane Valavane, d’après « Roméo et Juliette », de Shakespeare, Théâtre de l’Union, Limoges

Chandala-l-impur-Koumarane-Valavane « Chandala, l’impur » de Koumarane Valavane d’après Shakespeare © Philippe Liezi

Super Will contre les castes

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Avec « Chandala, l’impur », L’indianostrum propose une adaptation bigarrée, indienne mais surtout engagée de « Roméo et Juliette » pour dénoncer le système des castes. Une proposition forte qui emporte le public par son audace et sa folle énergie.

C’est à Pondichéry que Kouramane Valavane, formé au Théâtre du Soleil, a créé l’Indianostrum, enclave de théâtre dans un pays où cet art est minoritaire, voire synonyme d’infamie pour les jeunes femmes qui s’y exercent. C’est peut-être pour cette raison que ses pièces refusent l’anecdote.

Ainsi, sa dernière création, intitulée Chandala, l’impur, nous présente deux amants, victimes des castes : Jack et Janani, lointains descendants de Roméo et Juliette. Leur amour est voué à la vindicte et à la haine. Leur vie se trouve menacée, comme celles de ceux prenant leur parti, qu’ils soient personnages, comme la nourrice, ou des êtres réels, comme les artistes osant dénoncer le système.

Le sujet est donc d’une malheureuse et brûlante actualité. Kouramane Valavane affirme qu’à l’heure où l’Europe subit l’attraction dangereuse des communautarismes et des exclusions, l’Inde tente d’en sortir, non sans difficulté. Cependant, conçue dans la révolte face au réel (un fait divers sordide), la pièce a ensuite grandi dans l’ombre tutélaire du mythe des amants de Vérone.

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« Chandala, l’impur » de Koumarane Valavane d’après Shakespeare © Christophe Pean

Par-delà la référence malicieuse

En effet, Jack, pétri de lectures shakespearienne, semble presque victime de cette addiction littéraire, car il ne cesse de faire des rapprochements entre son destin et celui de Roméo. À juste titre, car la réécriture que propose Chandala, l’impur est dans sa première partie confondante de fidélité. Koumarane Valavane travaille en virtuose les correspondances. Mais, la référence permet avant tout de faire éclater la gangue des conventions théâtrales qui veulent, par exemple, que l’histoire se finisse bien. Finie, également, la censure qui prohibe les noms des « basses » castes au cinéma ou au théâtre.

Chandala, l’impur résonne bien comme un cri de libération. C’est pourquoi, alors même qu’il est en phase de rodage et présente quelques problèmes de rythme, le spectacle nous emporte. On y perçoit un vent frais de liberté qui pousse les comédiens à se donner entièrement, à exploiter toutes leurs ressources (marionnettes, danses, acrobaties, art dramatique). De plus, si le jeu est encore inégalement maîtrisé (chapeau à l’interprète d’Amour), la générosité de tous est évidente. Rares sont les temps morts.

Ce tourbillon de la vie peut heurter les habitudes culturelles : on pourrait être tenté de vouloir moins de couleurs, moins de sons. Qu’on se rassure alors. Le metteur en scène ménage de beaux moments de silence et d’obscurité, contrepoints intimes au vacarme du monde. On est ainsi saisis par des trouvailles précieuses comme la construction inédite du personnage de Juliette. On se réjouit encore du traitement de scènes phares, comme celles du balcon, de la nuit des amants ou du reniement de Janani par les siens.

En définitive, si le spectacle est encore au berceau, il a déjà tout d’un grand. Car ses éclats valent bien quelques imperfections et sa vitalité créatrice nous donne envie de vivre, malgré la douleur et la mort, de chanter même au plus profond de la nuit.

Laura Plas


Chandala, l’impur, de Koumarane Valavane, d’après Roméo et Juliette de Shakespeare

Le texte est en français et en tamoul surtitré en français

Site de la compagnie Indianostrum

Texte, traduction et mise en scène : Koumarane Valavane

Avec : Marie Albert, S. Avinash, Anjana Balaji, Mani Bharathi, Priyadarsini Chakravarty, Abinaya Ganesah, Saran Jith, Santhosh Kumar, David Salamon, Purisaï Sambandan, Vasanth Selvam

Durée : 3 heures avec entracte

À partir de 14 ans

Photo : © Philippe Liezi

Théâtre de l’Union • 20, rue des Coopérateurs • 87006 Limoges

Site du théâtre

Dans le cadre du festival des Francophonies

Le jeudi 27 septembre 2018 à 19 heures, le vendredi 28 septembre à 20 h 30, le samedi 29 septembre à 15 heures, puis du 5 au 7 octobre  2018 au Théâtre du Soleil

De 7 € à 22 €

Réservations : 05 55 79 90 00 et 05 55 32 44 20


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