« Clôture de l’amour », de Pascal Rambert, Festival d’Avignon 2011, salle Benoît‑XII à Avignon

« Clôture de l’amour » © Christophe Raynaud de Lage

Stan et Audrey sous la torture des mots

Par Fabrice Chêne
Les Trois Coups

Une scène de rupture de deux heures, ça vous tente ? Pascal Rambert l’a écrite sous la forme d’un huis clos : deux monologues construits en diptyque, d’une heure chacun, pour saisir le moment où l’amour se change en haine. Stanislas Nordey et Audrey Bonnet la jouent. C’est bien, parce que c’est eux.

Pascal Rambert, auteur, metteur en scène et actuel directeur du Théâtre de Gennevilliers signe son grand retour à Avignon, six ans après un passage assez controversé (After/Before) dans l’édition de 2005. Les protagonistes de Clôture de l’amour, sa nouvelle création, sont deux artistes qui travaillent ensemble. On n’en saura pas plus. Ils forment aussi un couple, qui se défait sous nos yeux. Nous sommes dans une salle de répétition aux murs blancs, sous un éclairage au néon. Les personnages portent le même prénom que les comédiens qui les incarnent. L’homme parle le premier : « Je voulais te voir pour te dire que ça s’arrête. ». Il n’aime plus sa compagne et lui dit pourquoi, longuement, parce que « les choses doivent être dites… ».

Le texte de Pascal Rambert a ses qualités (il est rythmé, moderne, lyrique), mais aussi ses points faibles. On peut le trouver proliférant, ampoulé, répétitif. C’est que l’auteur se situe dans une oralité revendiquée. Il veut écrire comme les humains d’aujourd’hui s’expriment. La pièce sera injouable dans dix ans, ou même avant ? Rambert s’en fiche. (C’est peut-être sa limite.) Il écrit au présent, pour les spectateurs de 2011, avec les tics de langage de notre époque. Il veut parler de l’amour ici et maintenant. Il y a les mots qu’on emploie faute de mieux, pour tenter de saisir l’indicible : « Ça a été là… C’est passé où ? ». Les expressions un peu stupides qui nous échappent : « La vie n’est pas un panier de fraises. ». Et aussi les coq-à-l’âne, le franglais branché et agaçant : les « welcome », les « sorry, mais… ».

Un festival Nordey

Dans ces conditions, les comédiens sont en première ligne. La pièce a d’ailleurs été écrite pour eux. Dans le cas de Stanislas Nordey, ça se voit, ou plutôt ça s’entend, à sa manière de faire corps avec le texte. Nordey n’est pas seulement un comédien talentueux, c’est un comédien unique. Il a son style : sa gestuelle, et cette insistance dans la manière de proférer, de faire sonner chaque syllabe, qui fait presque regretter de ne pas l’entendre davantage dans le répertoire classique. (Ici, une coquetterie, sa façon de placer ses s à la limite de la chuintante.) Les fans sont servis, c’est un festival. Son personnage affirme le droit au désamour, évoque la mort du désir, avec des mots crus. Il se justifie : « Nous sommes des appareils amoureux à programmation courte ». Il voudrait que cette rupture se passe bien, proprement. Il est drôle, aussi, lorsqu’il lâche au bout d’une demi-heure : « Je commence à peine… ».

Nordey joue beaucoup avec son corps – un corps élastique, à la limite de la maigreur. Souplesse, mobilité : s’il pose parfois un genou à terre, ce n’est pas pour supplier, plutôt pour reprendre son élan. L’intensité du jeu est telle que son tee-shirt jaune ne tarde pas à être trempé de sueur. Le corps, il en est beaucoup question dans le texte. Le corps de la femme aimée et le désir qu’on a éprouvé pour lui. Mais aussi du corps de l’autre qui est là, et qui encaisse les coups. « J’ouvre le feu » : le langage est guerrier. Les mots sont des coups portés. Audrey Bonnet écoute debout au bord de la scène, de profil, presque immobile. Elle subit le choc, vacille, se courbe devant la violence de l’assaut…

Crescendo, decrescendo

Après un intermède : une quinzaine d’enfants interprétant a capella une chanson d’Alain Bashung, les places s’échangent. Audrey Bonnet part doucement, sa voix tremble un peu, on se dit qu’elle ne fera pas le poids. Mais elle se reprend. La femme délaissée se défie du langage guerrier de son amant, elle n’en veut pas de sa « guerre à la baïonnette ». Mais elle relève le gant. À son tour de porter les coups. La beauté de la prestation de la comédienne tient à ce sens du crescendo, qui sera suivi d’un decrescendo. C’est le mouvement de son monologue : une réaction de femme blessée qui reproche à l’autre son égoïsme (« Tu me jettes »), sa lâcheté même, puis une acceptation, qui demeure hostile. Il y a de beaux moments : lorsqu’elle se positionne en garante de la mémoire de leur couple, parle de leurs enfants (« Je les garde… »), ou lorsqu’elle constate, pensive : « L’amour est bête, je me soucie encore de toi. ».

Au tour de Stan d’encaisser. Audrey le met à genoux, au sens propre. Il n’en peut plus. C’est le sens même de la pièce qui se joue là : l’impact du langage sur le corps, traversé par les mots. On s’y complaît un peu. Rambert en fait trop, entasse les références, nous sert inutilement du Heidegger, enchaîne sur Eurydice abandonnée mourante face à son rêve brisé, se laisse aller franchement : « Que tues-tu quand tu tues ce qui nous constituait ? ». On frôle la surdose. À la fin, Audrey et Stan sont vidés, épuisés. Ils ont connu la « near death experience ». Faut-il appeler les pompiers ?

Vision finale : chacun ôte son tee-shirt et revêt une coiffe de plumes. Deux boxeurs – deux Indiens – qui se sont bien battus. Match nu ? Match nul ? Le spectateur aussi est K.O., mais reste habillé. Les enfants rejoignent les comédiens sur scène. Tout ne va pas si mal. 

Fabrice Chêne


Clôture de l’amour, de Pascal Rambert

Texte disponible aux éditions Les Solitaires intempestifs

Conception et réalisation : Pascal Rambert

Avec : Audrey Bonnet, Stanislas Nordey

Scénographie : Daniel Jeanneteau

Parures : La Bourette

Arrangement musical : Alexandre Meyer, d’après la chanson Happe d’Alain Bashung, interprétée par les élèves du conservatoire Edgar-Varèse de Gennevilliers, sous la direction de Guillaume Grammont

Lumière : Pascal Rambert, Jean-François Besnard

Photo : © Christophe Raynaud de Lage

Salle Benoît-XII • rue des Teinturiers • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

www.festival-avignon.com

Les 17, 18, 20, 21, 22, 23, 24 juillet 2011 à 18 heures

Durée : 2 heures

27 € | 21 € | 13 €