« Comme il vous plaira » de William Shakespeare, Théâtre du Nord à Lille

« Comme il vous plaira » © Simon Gosselin

L’amour et les forêts

Par Sarah Elghazi
Les Trois Coups

Christophe Rauck, directeur du Théâtre du Nord, reprend une pièce mise en scène en 1997 pour clore une trilogie amoureuse entamée avec « Phèdre » et « Les Serments Indiscrets ». Sa version 2018 de « Comme il vous plaira » s’avère une belle surprise et un divertissement profond, donnant la part belle aux personnages féminins.

Parfois considérée comme une pièce mineure de Shakespeare, on retrouve pourtant dans Comme il vous plaira tout ce qui fait le sel des chefs-d’œuvre du poète. La rivalité de deux frères ennemis, le duc Aîné et le duc Frédéric, est comme souvent à l’origine de l’intrigue : le premier a banni le second, adoptant néanmoins la fille de celui-ci, Rosalinde, compagne de jeu et sœur de lait de sa propre fille, Célia.

Bafoué dans son honneur, le duc s’est réfugié au fin fond de la forêt d’Ardenne, où une nouvelle société s’est reconstruite, qui critique la cour. À l’occasion d’un tournoi, Rosalinde tombe amoureuse d’Orlando, fils de l’un des soldats de son père. En conséquence, son oncle la bannît. Dans son exil, sa cousine la suit, solidaire… ainsi que le bouffon de cour, pour se donner du baume au cœur.

« Comme il vous plaira » © Simon Gosselin
« Comme il vous plaira » © Simon Gosselin

Le spectacle bascule lorsque, dans la fuite, tout ce petit monde se retrouve au cœur de la forêt d’Ardenne. Figurés comme dans un songe par des éclairages clairs-obscurs enfumés, des tentures peintes et une sélection d’animaux empaillés, les bois incarnent la possibilité de choisir son destin et de mener une vie simple, en accord avec une nature fantasmée. Les personnages tentent d’y recréer un espace plus proche d’une philosophie fondée sur la sincérité et la sobriété, là où régnaient l’intrigue et la violence à la Cour.

Malice de Shakespeare et de Christophe Rauck, la pastorale n’est pas complètement manichéenne : on s’émancipe d’une société étouffante, mais sans oublier la violence des sentiments. Travestie en Ganymède, Rosalinde apprend à connaître Orlando, mais elle devient aussi l’objet des amours de la bergère Phébé. Face aux joutes d’amoureux qui s’ignorent, se découvrent ou se fuient, la folie douce du bouffon Pierre, comme la mélancolie sombre de Jacques, ont toute latitude pour s’épanouir en dissertation sur l’inconstance humaine.

« Comme il vous plaira » © Simon Gosselin
« Comme il vous plaira » © Simon Gosselin

La clé de la liberté

La troupe de comédiens s’en donne à cœur joie avec cette partition enlevée, rythmée par des passages chantés mixant joyeusement Henry Purcell et les Beatles. Mené tambour battant, le spectacle s’appuie sur tous les registres de la comédie, mettant en avant la débrouillardise des femmes, ainsi que leur solidarité émancipatrice face à la violence sociale. Le double travestissement de Rosalinde et de Célia, d’abord stratégique, sera finalement, comme souvent chez Shakespeare, la clé d’une liberté et d’une possibilité de vraie sincérité dans leurs relations aux autres.

Sous l’identité d’un jeune homme, Rosalinde va mettre à profit son exil pour apprendre à percer à jour Orlando, en testant la profondeur et la véracité de ses sentiments. Les joutes verbales entre les deux amants, dans lesquelles Rosalinde détricote avec fureur toutes les constructions galantes et hasardeuses de son amant, font partie des meilleures scènes. Et en effet, sous quel autre costume aurait-elle pu lui faire entendre ce dont elle avait réellement besoin ? Au soir de leur mariage – car tout finit dans un happy end – Rosalinde a le dernier mot. Elle gagne l’égalité et retrouve ses racines. Pas mal pour une comédie pastorale ! 

Sarah Elghazi


Comme il vous plaira, de William Shakespeare

Traduction : Jean-Michel Déprats

Mise en scène : Christophe Rauck

Avec : John Arnold, Jean-Claude Durand, Cécile Garcia Fogel, Pierre-François Garel, Pierre-Félix Gravière, Maud Le Grévellec, Jean-François Lombard, Mahmoud Saïd, Luanda Siqueira et Alain Trétout

Dramaturgie : Leslie Six

Scénographie : Aurélie Thomas

Direction musicale : Marcus Borja

Costumes : Coralie Sanvoisin assistée de Peggy Sturm

Lumières : Olivier Oudiou

Son : Xavier Jacquot

Durée : 3 heures dont un entracte

Photo © Simon Gosselin

Théâtre du Nord • 14 place du Général De Gaulle • 59000 Lille  

Création du 12 au 31 janvier 2018

De 10 à 25 euros

Réservations et billetterie : 04 90 14 14 14

En tournée :

– du 13 au 17 mars 2018 au TNBA, Théâtre du Port de la Lune – Bordeaux

– du 20 au 21 mars 2018 à l’Onde, Théâtre Centre d’art de Vélizy-Villacoublay

– du 28 mars au 13 avril 2018 au Théâtre 71 – Scène nationale de Malakoff

– du 17 au 18 avril 2018 au Bateau Feu – Scène nationale de Dunkerque

– du 3 au 5 mai 2018 au Théâtre-Sénart – Scène nationale

– du 15 au 16 mai 2018 à la Maison de la Culture d’Amiens