« Démons », suivi de « Maison de poupée », Lorraine de Sagazan, Les Nuits de Fourvière, à Oullins

« Démons » par Lorraine de Sagazan © Pauline le Goff

Sortir de l’enfer du couple

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Plus encore que deux œuvres, « Démons » de Noren et « Maison de poupée » d’Ibsen, les Nuits de Fourvière nous font découvrir  une jeune metteure en scène prometteuse : Lorraine de Sagazan.

Les deux pièces se répondent. L’une et l’autre condamnent le couple, enfer ou étouffoir, particulièrement pour les femmes. Les rôles sont interprétés par le même collectif d’acteurs qui dynamitent les textes et les rôles. Lorraine de Sagazan, quant à elle, introduit dans les œuvres une distorsion qui, non seulement aggrave la violence des relations, mais ouvre sur des questionnements plus contemporains.

Avec Démons, Lars Noren réunit, autant qu’il oppose, un homme et une femme. Une fois de plus ! Mariés depuis près de dix ans, ils en sont venus à se haïr sans pour autant arriver à se séparer. Leur détestation réciproque est aussi vivante que leur passion est destructrice. Au point que la seule pensée de l’autre entraîne des vomissements irrépressibles. Ils vont donc continuer à vomir leur exécration devant un public, seul exutoire qu’ils ont choisi (et fagocité) pour supporter l’affreuse répétition.

Lorraine de Sagazan a choisi une disposition bi-frontale. Cela permet une utilisation optimale de l’espace et surtout une proximité du public, véritablement pris à témoin de cette rixe – d’autant que les voisins invités dans cette scène de ménage se trouvent dans le public, captifs.

 "Démons" par Lorraine de Sagazan © Jonas Jacquet
« Démons » par Lorraine de Sagazan © Jonas Jacquet

Surtout, la metteure en scène s’est entourée de jeunes acteurs, engagés, incroyables de naturel. Le couple formé par Antonin et Lucrèce est joué avec violence, virulence, mais aussi avec une fragilité à fleur de peau, par Antonin Meyer Esquerré et Lucrèce Carmignac (les prénoms n’ont pas été choisis au hasard). L’autre couple (les pauvres témoins qui aimeraient mieux être ailleurs, sans toutefois parvenir à fuir) est si juste dans son malaise qu’on ignore en réalité qui il est vraiment. Nous retrouverons d’ailleurs Jeanne Favre, la spectatrice piégée, dans le rôle de Nora et découvrirons Romain Cottard dans celui de Torvald. Tous deux y seront bouleversants, impressionnants de présence.

Inverser les rôles, bouger les lignes

Si Lorraine de Sagazan a conservé la structure de la pièce d’Ibsen (l’histoire d’un couple qui se défait et la conquête de la liberté, au risque de la solitude), elle a inversé les rapports de pouvoir. Ici, Nora vit une ascension professionnelle fulgurante, tandis que Torvald, au chômage, fait de la guitare en gardant les enfants. La problématique est plus contemporaine ainsi. De nouveau, la metteure en scène dépoussière les répliques, laissant une large part à l’improvisation. Elle s’appuie sur les acteurs et la proximité du public.

Il existe malgré tout un revers à ce recours à l’improvisation (même si elle est « fixée ») et à l’énergie comme principal moteur des personnages ou de l’intrigue : le miroir. La difficulté à se départir du vertige. C’est très sensible dans Démons. Certes, on comprend pourquoi Antonin déblatère comme un bonimenteur de foire : il a besoin de retenir son public coûte que coûte, même s’il n’a plus rien à dire, parce qu’il n’a précisément plus rien à dire. En fait, il est sous le choc de l’incinération de sa mère. Mais de multiples raisons expliquent cette logorrhée. Or, le temps s’étire lentement et la virulence ne fait pas toujours sens, d’autant que Lucrèce, elle, joue l’exact inverse : elle s’efface, plutôt que de répondre, joue les mystérieuses. On sent comme une certaine complaisance dans cet étirement, et on s’ennuie. Apprécier des prestations d’acteurs ne suffit pas !

Toute autre est l’impression qui se dégage de Maison de poupée. Ici, même « relookées », les répliques ne cachent pas la progression dramatique, qui tient évidemment l’intérêt du spectateur en éveil. Les deux protagonistes sont excellents, la tension est toujours palpable; l’intervention des personnages secondaires sert véritablement l’avancée de la pièce et la compréhension des méandres de chacun.

Cependant, les mêmes travers se retrouvent au début et surtout dans la dernière partie du spectacle. La Maison de poupée de Lorraine de Sagazan s’ouvre sur une savoureuse diatribe signée Virginie Despentes. Soit ! Mais lorsqu’on retrouve, au petit matin, Nora murée dans le silence et Torvald inconscient des nuages qui s’accumulent, on pense davantage à la fin de Qui a peur de Virginia Woolf ? ou, pire, à Loin d’Hagondange. Qui pourrait penser que Nora va partir ? Et cela, réellement, pose question ! 

Trina Mounier


Démons, librement inspirée de la pièce de Lars Norén

Pièce éditée chez L’Arche éditeur

Traduction : Louis Charles Sirjacq et Per Nygren

Adaptation, conception et mise en scène : Lorraine de Sagazan

Avec : Lucrèce Carmignac, Antonin Meyer Esquerré

Lumières : Claire Gondrexon

Scénographie : Céline Demars

Régie : Thibault Marfisi

Production, diffusion : Juliette Medelli (copilote)

Durée : 1 h 20

Photos : © Jonas Jacquet © Pauline Le Goff

Une maison de poupée, librement inspirée de la pièce d’Henrik Ibsen

Adaptation, conception et mise en scène : Lorraine de Sagazan

Avec : Lucrèce Carmignac, Romain Cottard, Jeanne Favre, Antonin Meyer Esquerré, Benjamin Tholozan

Lumières : Claire Gondrexon

Scénographie, costumes et construction des décors : Anne-Sophie Grac et Charles Chauvet

Régie générale : Thibault Marfisi

Production, diffusion : Juliette Medelli (copilote)

Durée : 1 h 30

Théâtre de la Renaissance • 7, rue Orsel • 69600 Oullins

Dans le cadre des Nuits de Fourvière

Les 9 et 10 juin 2017 à 19 heures

De 28 € 50 à 38 €

Le billet inclut la représentation des deux spectacles et le repas. Un repas sera servi à l’entracte après la représentation de Démons.

Réservations : 04 72 39 74 91

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