« Des caravelles et des batailles », d’Éléna Doratiotto et Benoît Piret, Théâtre des Doms, le Off d’Avignon

« Des caravelles et des batailles » © Baudouin Litt  « Des caravelles et des batailles » © Baudouin Litt 

Un nouveau continent belge

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

C’est sans doute le spectacle le plus étrange vu dans le Off d’Avignon, cette année. Un ovni à tous les niveaux : la thématique, le rythme, les références. « Des caravelles et des batailles » ne ressemble à rien de connu, déroute et s’incruste pourtant dans la mémoire.

« Des caravelles et des batailles » est un spectacle lent. Très lent. Mais pas ennuyeux, ce qui n’est pas le moindre de ses paradoxes. La parole y est rare, l’action plus rare encore. Les relations entre les personnages lavées de toute émotion, hormis la bienveillance. En somme rien ne se passe. Le plus curieux est que les spectateurs, loin de quitter la salle, semblent captifs. Médusés ? Les représentations en tout cas sont complètes tous les jours.

C’est aussi un spectacle bourré de références, historiques avec la description minutieuse du massacre des Incas par les troupes espagnoles à Cajamarca, en 1532 ; philosophiques avec quelques clins d’œil à Musil et Foucault. Mais pas intello du tout.

Un jeune randonneur surgi de nulle part, Andréas (Jules Puibaraud), arrive dans un lieu inconnu où des personnes l’accueillent. Elles lui proposent immédiatement le gîte et le couvert, sans qu’il soit même question d’une quelconque compensation. Lui, tel Candide, accepte sans s’étonner de rien. Il prendra ainsi, tout le long de la pièce, les surprises pour des évidences, avec un contentement enfantin.

« Des caravelles et des batailles » © Baudouin Litt 
« Des caravelles et des batailles » © Baudouin Litt

Gloire aux vaincus

La petite communauté qui l’accueille – nous le découvrons en même temps qu’Andréas – vit à l’écart du monde mais pas repliée sur elle-même. Elle accueille les voyageurs, prend soin de la nature, aime jeter des cailloux dans l’eau et contempler les étoiles. Des sages qui cultivent leur jardin ? Pas tous : l’un d’eux, un écrivain incapable de terminer son livre, compose son discours pour la future réception du prix Nobel sur le thème « Honneur aux vaincus ». Tel autre fait visiter une salle de musée théorique où une gigantesque fresque dépeint la fin de l’empire Inca. Symbole repoussoir d’un monde injuste, arrogant et violent ? Façon de prouver qu’il n’est pas question de se réfugier dans une illusion niaise et qu’utopie peut rimer avec lucidité ?

Ce très joli et intelligent spectacle est un hymne à la bonté, un encouragement à oublier un monde chronométré où les instruments de mesure sont liés au pouvoir et à l’argent. Comme un grand coup de fraîcheur, un souffle d’espérance, un regard attentif et empathique, mais loin de toute naïveté, sur l’humanité. Ce collectif belge n’a pas fini de faire parler de lui. 

Trina Mounier


Des caravelles et des batailles, création collective

Mise en scène : Éléna Doratiotto et Benoît Piret

Avec : Salim Djaferi, Éléna Doratiotto, Gaëtan lejeune, Anne-Sophie Sterck, Benoît Piret, Jules Puibaraud

À partir de 17 ans

Photo © Baudouin Litt 

Théâtre des Doms • 1 bis, rue des escaliers sainte-Anne • 84000 Avignon

Du 5 au 27 juillet 2019 à 17 heures, relâche les 10, 16 et 23

Durée : 1 h 40

Dans le cadre du Off d’Avignon

Des caravelles et des batailles sera au Radiant-Bellevue le 26 octobre à 20 h 30 et le 27 à 16 heures, dans le cadre du Festival Sens interdits