« Don Quichotte ou le Vertige de Sancho », d’après Cervantès, l’Échangeur à Bagnolet

Don Quichotte ou le Vertige de Sancho © Christian Berthelot

Le galop de l’imagination

Par Laura Plas
Les Trois Coups

La compagnie Public chéri relève heureusement le défi de mettre en scène « Don Quichotte ». L’adaptation exhibe en effet la théâtralité du texte, sa verve et son humour grâce une mise en scène pleine d’idées et des interprètes tous excellents.

Franchement, on se rendait au Théâtre de l’Échangeur bien curieux. Une adaptation de l’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche ? Allait-on jouer de taille et d’estoc dans le texte ? Comment porter à la scène cet incroyable roman ? Quelle folie ! Sans doute, mais on sait que Cervantès créa justement ses personnages à l’époque où la raison s’imposait au détriment de l’imagination (la « folle du logis » 1), et le calcul au détriment du désintéressement. Don Quichotte est peut-être donc un autre éloge de la folie 2, l’éloge d’une lecture de la réalité que rejettent la majorité des ânes bâtés.

Et puis, l’adaptation théâtrale se révèle finalement très pertinente. Pour un peu, on dirait que l’œuvre de Cervantès a été faite pour la scène. D’abord, on y retrouve le duo maître-valet de la comédie. Il y a du Sganarelle, du Zanni, du Matti dans Sancho, et Don Quichotte semble un lointain cousin de Dom Juan. Simplement, le premier s’enivre de son imagination tandis que le second joue de celle des femmes. Ensuite, on comprend que toutes les aventures de l’hidalgo n’ont de sens que si Sancho est là. Sans ce spectateur, le théâtre de l’imagination ferme ses rideaux.

Dans la mise en scène de Régis Hébette, Sancho incarnerait donc le paradoxe du spectateur. De fait, il a beau dénoncer les fictions de son maître, il en est suffisamment prisonnier pour ne pas y renoncer. À la fin de la pièce, c’est Don Quichotte qui quitte d’ailleurs le plateau, lui reste. Par quel prodige un homme si sensé, si prosaïque même, peut-il croire ce que lui montre Don Quichotte ? Sûrement par la magie qui fait que le spectateur, voyant des formes dessinées sur un tableau, accepte de faire comme s’il s’agissait d’une forêt, d’un palais…

Avoir les yeux pour voir tout le jeu du théâtre

Régis Hébette, justement, convoque cette imagination du spectateur, et déjoue le piège naturaliste. C’est pourquoi on ne conseille la représentation qu’à ceux qui ont les yeux pour découvrir dans les signes tout le jeu du théâtre. Voici un plateau vide : d’un côté, des panneaux, de l’autre, une sorte d’établi de luthier. Mais la musique crée des ambiances et des attentes plus grandes qu’un décor, et les formes évanescentes esquissées sur les tableaux ne sont pas seulement suggestives et belles, mais elles montrent la fragilité des perceptions.

On dira que tout cela risque d’être un peu austère. Mais la mise en scène a au contraire quelque chose d’éminemment ludique. On cavale, comme à la foire sur des chevaux en bois, on retrouve le frisson du héros face aux méchants sur une musique de western. Potache, on parodie un chant religieux. On joue encore à faire imaginer. D’ailleurs, les structures qui font penser à des tableaux de classe ou le canasson dessiné à son revers révèlent cette part d’enfance. Ajoutons que dans l’espace presque vide du plateau, les mots peuvent s’épanouir. On entend la verve de la nouvelle traduction d’Aline Schulman. On se réjouit du choc que font les petits proverbes de Sancho avec les grandes phrases de son maître. On rit enfin du franc-parler de Sancho.

Mais ce travail ne serait rien sans les interprètes, tous impeccables. Pour le prix d’un Don Quichotte, en voilà trois : comme dans un rêve, dans un délire schizophrénique. L’un peint, les autres jouent de la musique, mais tous composent un Don Quichotte fragile et magnifique. Ils font le portrait d’un homme dont on se demande s’il n’a pas fait le choix conscient de l’illusion. Sancho, tout aussi savoureux, a quant à lui un visage qui reflète une multitude d’émotions et de réflexions. Il y a donc bien de quoi céder au vertige de la représentation. 

Laura Plas

  1. L’expression est du philosophe Malebranche.
  2. Le premier étant celui d’Érasme.

Don Quichotte ou le Vertige de Sancho, d’après Cervantès

Traduction d’Aline Schulman, collection « Points » aux éditions du Seuil

Cie Public chéri

Adaptation et mise en scène : Régis Hébette

Collaboration à la dramaturgie : Gilles Aufray

Avec : Pascal Bernier, Marc Bertin, Fabrice Clément, Sylain Dumont

Lumières : Saïd Lahmar

Costumes : Delphine Brouard

Conception son : Marc Bertin, Fabrice Clément, Sylvain Dumont

Accessoires sonores : Benoît Poulain

Photo : © Christian Berthelot

L’Échangeur • 59, avenue du Général-de-Gaulle • 93170 Bagnolet

Métro : Gallieni

Réservations : 01 43 62 71 20

Site du théâtre : www.lechangeur.org

Courriel du théâtre : info@lechangeur.org

Du 26 septembre au 19 octobre 2013, lundi, jeudi, vendredi, samedi à 20 h 30, le dimanche à 17 heures, relâche les mardi et mercredi

Durée : 1 h 45

21 € | 13 € | 10 €

Tournée 2014-2015

  • Théâtre l’Échangeur, Bagnolet (93)
    Du 12 au 27 septembre 2014, du lundi au samedi à 20 h 30, dimanche à 17 heures, relâche les mardis 16 et 23 septembre et les mercredis 17 et 24 septembre
    www.lechangeur.org
  • Dieppe scène Nationale (76)
    Le 2 octobre 2014 à 20 heures
    http://www.dsn.asso.fr/
  • Comédie de Caen, C.D.N. (14)
    Du 13 au 17 octobre 2014, le 13 à 20 h 30, le 16 à 10 heures et 19 h 30, le 14 à 10 heures et 20 h 30, le 17 à 10 heures et 20 h 30, le 15 à 10 heures et 19 h 30
    http://www.comediedecaen.com
  • Théâtre de la Vignette, Montpellier (34)
    Du 4 au 6 novembre 2014, horaires à préciser
    http://theatre.univ-montp3.fr/
  • C.C.A.M. André-Malraux, scène nationale de Vandœuvre-lès-Nancy (54)
    Du 6 au 9 janvier 2015, horaires à préciser
    http://www.centremalraux.com/
  • T.A.P.S., Strasbourg (67)
    Du 13 au 16 janvier 2015 à 20 h 30
    http://www.taps.strasbourg.eu
  • Théâtre Jean-Vilar, Bourgoin-Jallieu (38)
    Le 4 février 2015 à 20 h 30, le 5 février 2015 à 14 h 30
    http://www.bourgoinjallieu.fr/culture/theatre-jean-vilar